Les soldats de Malet venaient d'arriver. On lui barra le passage. Il se nomma.

—Je suis le comte Réal! dit-il avec hauteur.

—Il n'y a plus de comtes! lui répondit un des officiers de la 10e cohorte, le sous-lieutenant Lefèvre.

Réal, surpris, et ne demandant pas à approfondir la situation, redescendit en hâte l'escalier et courut chez Cambacérès l'informer qu'une révolution commençait et qu'on abolissait les titres de noblesse conférés par l'Empereur.

L'archichancelier était un personnage souple, rusé, très sceptique et fort intelligent, mais entièrement dépourvu de courage, même civique.

En apprenant les nouvelles que lui apportait Réal, il fut pris d'un tremblement convulsif, une pâleur subite couvrit son visage. Le propos du sous-lieutenant, rapporté par Réal, lui fit supposer que les jacobins s'emparaient du pays.

—C'est la Terreur qui recommence! murmura-t-il.

Plusieurs fonctionnaires étaient accourus aux nouvelles. Il donna l'ordre de les faire entrer. Et, s'armant d'énergie, il essaya de rassurer tous ces trembleurs.

—Va me chercher mon barbier, dit-il à son valet de chambre, qu'il me fasse vite la barbe... Ma tête ne sera peut-être plus ce soir sur mes épaules, n'importe! on la trouvera du moins en bon état!...

Et tandis qu'on l'accommodait, il se mit à recueillir les propos divers qui arrivaient à son hôtel, cherchant à démêler dans les récits contradictoires la part de l'exagération et celle de la vérité.