Guidal, sans se préoccuper du duc de Feltre, qui ne l'avait pas attendu, se campa dans le fauteuil vacant du ministre de la Guerre, s'y complut, et perdit son temps à donner des ordres insignifiants, à recevoir des chefs de service, à échanger avec eux des politesses oiseuses, et dans un tel moment, fort périlleuses. Il se prenait pour titulaire réel et durable du ministère et agissait, comme s'il eût régulièrement remplacé Clarke.

Lahorie tomba dans le même travers. Il joua, lui aussi, au vrai ministre de la police. Après avoir passé une grande heure à se faire reconnaître et saluer par ses subordonnés, il parcourut les rapports, tranquillement, comme s'il eût été depuis de longs jours installé, distribua des ordres secondaires; il manda ensuite un tailleur et se fit prendre mesure d'habits de cérémonie. Il occupa, en outre, ses loisirs à commander des invitations pour un grand dîner qu'il se proposait de donner. Ne trouvant sans doute plus rien de bien urgent à décider, il donna l'ordre d'atteler la voiture qui était à la disposition du ministre et se fit conduire à l'Hôtel de Ville, dans le but de rendre une visite officielle au préfet de la Seine. Il revint ensuite à l'hôtel et s'occupa de la rédaction d'une circulaire annonçant aux divers fonctionnaires placés sous ses ordres sa nomination au ministère de la police.

Ces enfantillages compromirent tout le succès du complot.

Malet ne fut pas secondé, et ses acolytes précipitèrent la chute, d'ailleurs inévitable, de son autorité éphémère.

Malet, pendant cette prise de possession de l'Hôtel de Ville par Soulier, et l'arrestation de Savary par Lahorie et Guidal, avait conduit sa petite troupe à l'hôtel du général Hullin, commandant la place de Paris.

Cet hôtel était situé place Vendôme, en face de l'hôtel de l'état-major général.

En route, Malet fit faire halte à ses hommes et s'avança vers une boutique de marchand de vin, située rue Saint-Honoré, en face de l'église Saint-Roch.

Il avisa le patron, debout sur sa porte, attiré par le passage des soldats.

—N'avez-vous pas dans la maison, demanda-t-il, un cordonnier nommé Ladré?

—Oui! c'est ici que loge en effet Ladré... Mais il est sorti... il ne va probablement pas tarder à rentrer... Qu'est-ce que vous lui voulez? répondit le débitant, légèrement surpris qu'un général en grande tenue, à la tête de ses troupes, fît halte devant son comptoir pour s'informer d'un cordonnier.