Malet, contrarié par l'absence de l'homme qu'il cherchait, cria brusquement au marchand de vin en donnant à sa troupe le signal de se remettre en route:

—Dites à Ladré qu'il vienne me rejoindre à la place Vendôme! Il demandera l'aide de camp du général Malet...

Ce Ladré est demeuré un personnage mystérieux. Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il chaussait Malet. Il venait à la maison de santé et bavardait en apportant ses bottes. Malet l'avait sans doute pressenti, et il devait être en rapport avec quelques bourgeois et commerçants du quartier, royalistes ou républicains, également mécontents du régime impérial et impatients d'une paix durable. Malet, croit-on, voulait conférer à Ladré une fonction civile, probablement la mairie de son arrondissement, destinée à être le quartier général du nouveau pouvoir. Ladré et le marchand de vin étonné qui avait fait la commission furent par la suite inquiétés.

Au coin de la rue Saint-Honoré, Malet s'arrêta de nouveau. Il envoya porter, par Rateau, un ordre avec un uniforme de général à l'un de ses amis, le général Desnoyers, qui demeurait près de là, et dont il voulait faire le chef d'état-major de la place. Desnoyers ne bougea pas et sauva ainsi sa vie.

Sur la place, Malet divisa sa troupe en deux pelotons. Un lieutenant, nommé Provost, fut chargé d'occuper avec un de ces pelotons l'hôtel de l'état-major. La consigne était de ne laisser sortir personne. Une lettre fut remise au lieutenant pour le colonel chef d'état-major, nommé Doucet. Cette lettre contenait le brevet de général de brigade pour Doucet et l'ordre de mettre en arrestation le sous-chef d'état-major Laborde, que Malet considérait comme dangereux et suspect de dévouement à l'Empereur.

Ces dispositions prises, Malet, à la tête du second peloton, se porta vers l'hôtel du général Hullin, qui commandait la place de Paris et la première division en l'absence de Junot, gouverneur de Paris, alors en Russie.

Hullin, le comte Hullin, était ce fameux volontaire faubourien qui, le 14 juillet 1789, avait entraîné le peuple à l'assaut de la Bastille. C'était à ce vainqueur populaire de l'ancien régime, fait comte par Napoléon, et qui avait toute sa confiance, puisqu'il avait été chargé de présider le conseil de guerre jugeant le duc d'Enghien, que la garde de Paris était confiée. L'Empereur n'avait pas mal choisi.

Hullin était au lit avec sa femme quand Malet se présenta.

Après avoir attendu quelques instants que le général fût levé, Malet pénétra dans un salon, accompagné d'un capitaine et de quatre gardes nationaux. Hullin vint aussitôt. Il avait passé à la hâte une robe de chambre. Il ne connaissait pas Malet.

Malet répéta son boniment sur la mort de l'Empereur, le sénatus-consulte, sa nomination et la formation d'un gouvernement provisoire, puis il ajouta: