Sa conscience n'était cependant qu'imparfaitement apaisée. Le pressentiment, qui n'est que la surexcitation alarmiste de la pensée, d'une grave responsabilité, d'une participation indirecte et inconsciente à quelque fait, encore inconnu, mais sérieux, terrible peut-être, le hantait.

Pour se distraire, pour chasser ces angoisses qui l'assaillaient, car tout en réfléchissant et en s'examinant ainsi il était parvenu au Palais-Royal, le jeune colonel pénétra sous les fameuses galeries de bois.

Le Palais-Royal alors, c'était une ville dans la ville. On y rencontrait tout ce que la fantaisie, le caprice, le luxe, la débauche, la cupidité peuvent souhaiter à côté des œuvres de l'art, des produits de l'industrie. Cette nécropole actuelle, avec ses arcades sonores et désertes rappelant les Procuraties de Venise, et qui, comme Venise est un spectre, alors était une cité grouillante, passionnée, fiévreuse, où le tintement de l'or, le pétillement du champagne, les baisers, les chants, les jurons, formaient une symphonie heurtée, bizarre et puissante, où parfois le pistolet d'un décavé se faisant sauter la cervelle sous un marronnier formait le point d'orgue.

L'ancien Palais-Cardinal, où le régent avait, avec ses roués, donné des soupers orgiaques, où Camille Desmoulins, arrachant à un arbre une cocarde couleur d'espérance, entraînait le peuple à la Bastille, était devenu, sous le nom de Palais du Tribunat, le rendez-vous des étrangers, des oisifs, des militaires, des nouvellistes, des spéculateurs et des filles. Le Tout-Paris viveur, dépensier, frivole, se donnait rendez-vous dans ce jardin attirant et dans ses annexes. Le Palais-Royal, dans son ensemble, était beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui. Les galeries de bois, remplacées par la galerie vitrée et dallée dite d'Orléans, présentaient l'aspect de nos boulevards durant la semaine du premier janvier. Des échoppes, des baraques en planches y formaient un champ de foire perpétuelle. Le sol sablé, défoncé, détrempé, les jours de pluie, se transformait en marécage. La foule piétinait avec fureur ce terrain fangeux. Les libraires, les marchandes de modes, les coiffeurs, étaient les occupants de ces boutiques primitives. Balzac, dans son Grand Homme de province à Paris, a tracé un magistral tableau de ces galeries littéraires, où les jeunes auteurs venaient feuilleter les nouveautés et discuter les derniers ouvrages parus. On appelait ces galeries le Camp des Tartares.

Les marronniers du Palais-Royal, bien que le fameux arbre de Cracovie eût été abattu lors des agrandissements et constructions entrepris par le duc de Chartres, avaient toujours la spécialité d'abriter les colporteurs de nouvelles, les badauds désireux de politiquer en plein vent et les boursicotiers misérables. On voyait là les groupes minables et comiques qui se retrouvent présentement sous les arbres de la Bourse, en face de la rue de la Banque. Le jardin avait à peu près l'aspect actuel. A la place du bassin central s'élevait un cirque en bois qu'un incendie détruisit.

Le jeu et les filles formaient la grande attraction du Palais-Royal et y amenaient tout ce que Paris contenait de filous, de déclassés et de chevaliers des Grieux à la recherche d'une Manon. L'éclairage, qui nous semblerait bien terne, semblait féerique aux prunelles d'alors. Tout est relatif; cent quatre-vingts réverbères, suspendus aux cent quatre-vingts arcades, illuminaient les galeries. Les cafés, restaurants, salles de jeux avaient pour luminaire de vulgaires quinquets, alors dans toute leur nouveauté.

Les maisons de jeu étaient nombreuses. Le 113, parmi elles, est resté légendaire, mais c'était un tripot de bas étage. La mise de quarante sous était acceptée. Frascati et le Cercle des Étrangers représentaient les palais du hasard. La roulette, le trente et quarante, le biribi, le pharaon, le vingt et un, étaient les jeux en faveur. Le maximum n'existait pas. Il se jouait parfois des coups de cinquante mille francs. Toutes les classes de la société, appâtées et confondues par le jeu, se rassemblaient donc au Palais-Royal.

Un millier de femmes, chaque soir, balayaient de leurs jupes plus ou moins crottées le Camp des Tartares et les galeries. Beaucoup de ces «nymphes» du Palais-Royal, comme on les désignait dans le style mythologique en honneur au temps de Delille, de Luce de Lancival et de Chênedollé, se promenaient en toilette de bal, décolletées, avec de grosses verroteries au cou et aux bras, imitant grossièrement perles et diamants. On répartissait ces «sirènes», autre nom de la Fable à elles conféré, en demi-castors,—on voit que le terme, rajeuni de nos jours, est fort vénérable,—en castors et en fins castors. Cette dernière catégorie, la plus huppée, fréquentait principalement les théâtres et ne se commettait qu'accidentellement avec la tourbe féminine des galeries de bois.

On a compté au Palais-Royal de l'Empire dix-huit maisons de jeu, onze monts-de-piété, sans les maisons clandestines de prêts sur gages et une trentaine de restaurants. Les sous-sols donnaient asile à mille industries foraines, à des spectacles et à des curiosités variés. Les chambres et les mansardes étaient peuplées de filles. Les cafés-billards, les confiseurs, les pâtissiers, les glaciers, les marchands de comestibles abondaient. Il y avait un marchand de gaufres renommé, un cabinet de lecture tenu par Jorre très fréquenté, où l'on trouvait une quarantaine de journaux; enfin la boutique d'une association de décrotteurs achalandés portait cette enseigne: Aux Artistes réunis.

Parmi les spectacles et divertissements, on n'avait que l'embarras du choix: le Théâtre-Français d'abord, puis le théâtre de la Montansier qui a gardé le nom de théâtre du Palais-Royal, les Ombres Chinoises de Séraphin, les MarionnettesPyrame et Thisbé attira longtemps la foule, le Caveau, le concert du Sauvage, etc.