Les cafés du Palais-Royal sont demeurés longtemps fréquentés et plusieurs ont gardé une renommée dans l'histoire: tels le café de Foy, rendez-vous des promeneurs aristocratiques, où le garde Pâris tua le conventionnel Lepelletier de Saint-Fargeau; le café Lemblin, fréquenté sous la Restauration par les officiers bonapartistes en demi-solde et où tant de duels furent décidés; le café de Valois, rendez-vous des royalistes; le café Borel, où on écoutait un ventriloque; le café des Mille-Colonnes, dont les glaces habilement disposées rappelaient à l'infini les douze colonnes de cristal, et le café du Mont Saint-Bernard, où le hasard avait fait asseoir Henriot, courbaturé moralement et un peu las aussi de sa longue marche pédestre, en quittant la maison de santé du docteur Dubuisson.
Le café du Mont Saint-Bernard était agencé un peu comme nos cabarets artistiques et nos tavernes décoratives. Des grottes, des pans de rocs, des cabanes, des routes et des précipices y étaient figurés. On y était servi pas des garçons costumés en montagnards italiens ou suisses. Des abris, simulant des excavations dans la montagne, permettaient aux consommateurs de s'isoler, sans perdre le coup d'œil général, en même temps qu'ils pouvaient suivre sur une petite scène, disposée au fond du café, les grimaces et les contorsions de deux ou trois pitres, dont les exercices acrobatiques coupaient les morceaux joués par un orchestre de quatre musiciens.
Henriot cherchait une table libre et parcourait l'un des sentiers cachés de ce café alpestre, quand, passant devant une des grottes, il aperçut un homme et une femme qui firent un mouvement en le voyant:
—C'est le colonel Henriot!
—Le major Marcel!...
Ces deux exclamations se croisèrent, on se reconnut, on se serra la main.
Marcel invita Henriot à s'asseoir à sa table et lui présenta sa femme Renée.
Henriot était venu par désœuvrement au Palais-Royal. Rien ne l'y avait entraîné que le désir d'échapper, dans le tumulte et dans la foule, aux reproches de sa conscience et aux bourdonnements de l'anxiété. Il connaissait depuis longtemps le major Marcel, et aussi Renée, dont madame Sans-Gêne et ce bon La Violette lui avaient conté les aventures; il n'avait aucune raison pour ne pas accepter l'invitation faite cordialement.
Il s'assit donc à leur table.
On échangea divers propos indifférents tout en donnant un coup d'œil à une scène burlesque jouée par deux comiques sur le petit théâtre du fond.