Cinq jours après cette entente, Maubreuil, sur la recommandation du marquis de Louvigné, était introduit près du comte de Provence, qui devait s'appeler un jour dans l'histoire: Louis XVIII.
Le futur roi de France habitait une élégante résidence du comté de Buckingham, qu'on nommait Hartwell.
Là, dans tout le confort d'une demeure seigneuriale de la vieille Angleterre, Stanislas-Xavier, comte de Provence, attendait, sans trop de confiance, que la France, revenant de ses erreurs révolutionnaires, chassât l'usurpateur et lui rendît la couronne de son frère Louis XVI.
Homme fin, esprit lettré, politique prudent, le comte de Provence ne se dissimulait pas les difficultés d'une restauration.
Il avait si souvent entendu murmurer à ses oreilles des paroles de découragement, il avait vu tant de lassitude se manifester dans son entourage, qu'il n'écoutait plus que distraitement les rares pronostics d'un retour prochain au palais des Tuileries que lui ronronnaient, d'ailleurs sans grande conviction et comme un compliment commun et une formule de politesse obligatoire, les fidèles royalistes, de plus en plus clairsemés, venus dans sa solitude apporter leurs hommages rancis et offrir leur épée rouillée.
Il assistait à l'enivrement de la France glorieuse. Le fracas des victoires, sans l'étourdir, lui couvrait la voix des flatteurs prédisant perpétuellement la chute de Napoléon.
Il ne croyait plus au succès des complots ou des rébellions. Il dénombrait, sans tristesse, avec une philosophie résignée et un sourire sceptique, les dévouements inutiles, les sacrifices d'existences hardies. Il ne cherchait nullement à susciter des imitateurs à ces vaillants partisans, les Cadoudal, les Frotté, dont la race d'ailleurs lui semblait éteinte. Il n'accordait qu'une médiocre créance aux projets des conspirateurs, ces maladroits qui se faisaient toujours prendre avant d'agir ou dont les machines, fussent-elles infernales, rataient infailliblement à l'instant favorable. Un moment il avait mis quelque espoir dans ce maréchal Bernadotte qu'on lui avait dépeint comme un intrigant et un adroit personnage, jalousant terriblement Napoléon, prêt à le trahir et à disposer contre lui de son grand commandement, de ses anciennes attaches avec les militaires restés indépendants et de son prestige sur les rares républicains qui respectaient en lui le général venu en civil au rendez-vous de Bonaparte le matin du dix-huit brumaire. Bernadotte ne pouvait avoir la prétention de ceindre la couronne. Cromwell renversé, il serait Monk et rappellerait le roi légitime.
Mais ce rêve favorable s'évanouissait. Bernadotte avait coupé court aux pourparlers engagés. On assurait qu'il cherchait, quelque part en Europe, une principauté, peut-être un royaume, où, s'affranchissant de toute sujétion vassale, de toute reconnaissance aussi envers Napoléon, il s'attacherait plutôt à consolider son jeune trône en l'appuyant aux vieilles monarchies.
Mais, pour l'époque présente du moins, il n'y avait rien à fonder sur cet ambitieux sergent, devenu maréchal de l'Empire et prince de Ponte-Corvo. Que pouvait lui donner, lui promettre même, le prince en exil, dont les chances de retour apparaissaient si problématiques?
Et l'avisé comte de Provence se répétait, avec une grimace ironique, les noms de tous ces anciens serviteurs de sa famille, les fils des courtisans de Louis XV et de Louis XVI, les descendants des preux héroïques, qui avaient peu à peu accepté des charges, des dotations, des commandements, quelques-uns même de nouveaux titres nobiliaires de ce gentillâtre corse devenu leur maître.