Alors, sans récriminer à haute voix, sans dénoncer les défaillances, sans regretter les abandons, se sentant oublié des Français, dédaigné des rois de l'Europe, traité avec égards, mais sans aucune promesse d'appui, par l'Angleterre, Stanislas-Xavier, déjà obèse, répugnant à tout exercice physique, dans l'attente du bon dîner qu'il allait faire, car comme tous les Bourbons il était gros mangeur, s'enfonçait tranquillement dans son fauteuil, ne pensait plus à la couronne, et prenant son Horace, texte latin, édité par Elzévir et coquettement relié, relisait une ode qu'il annotait dans la quiétude parfaite d'un érudit revenu des affaires du monde.
Quand le marquis d'Orvault, comte de Maubreuil, lui eut été annoncé, le comte de Provence, sans quitter son Horace ni déposer le crayon qui lui servait à inscrire ses réflexions en notes marginales, se rehaussa sur son fauteuil, remontant sa volumineuse corpulence, reprenant de la majesté...
Puis, dévisageant dans une glace le personnage qu'on lui annonçait, il murmura avec un plissement de lèvres ironique:
—Voilà une bonne figure de sacripant!...
Tandis que Maubreuil saluait et que M. de Blacas énumérait rapidement les titres de ce Français, venu exprès en Angleterre pour déposer ses hommages aux pieds de celui qu'il reconnaissait pour son souverain, le comte de Provence se disait:
—On va encore me leurrer avec quelque complot de caserne, une échauffourée de garnison!... Ce gentilhomme, qui semble avoir surtout fréquenté les grands chemins, ou sera pris, fusillé, à moins qu'on ne préfère le plonger dans quelque cachot bien lointain et bien ténébreux, ou il s'échappera, et n'ayant pas réussi, n'aura rien à obtenir et n'osera rien demander... Des deux façons je serai débarrassé de lui... Je puis donc l'écouter, cela n'engage à rien et fait tant de plaisir à mon dévoué Blacas!... J'aurais pourtant préféré mon tête-à-tête avec Horace!...
Le duc Casimir de Blacas d'Aulps, descendant de ce fameux Blacas, ami des troubadours, grand escrimeur, grand preneur de forteresses et grand assaillant aussi des belles Provençales, était le confident, l'ami, le secrétaire du comte de Provence. Il l'avait suivi partout, à Coblentz, à Saint-Pétersbourg, à Londres, durant ses pérégrinations de prince errant. Fidèle écuyer, Blacas se comparait souvent à Sancho Pança, avec cette différence qu'il apparaissait maigre, efflanqué, le visage ascétique et les yeux caves à côté de son royal maître offrant au contraire la rotondité abdominale et la plénitude faciale du bon gouverneur de Barataria.
Blacas était l'introducteur ordinaire des conspirateurs.
Il remplissait plus fréquemment ces fonctions que celles de chambellan ou de maître des cérémonies auprès d'envoyés des souverains. Le prince exilé ne recevait guère dans sa cour singulièrement réduite d'Hartwell. Quelques intimes visiteurs, familiers de l'abandon, courtisans du malheur, s'y rencontraient à de longs intervalles avec des gaillards à mine suspecte, tannés, bistrés, balafrés, au visage recuit par les soleils et gaufré par les bises, exhibant des certificats, montrant parfois des blessures, qui racontaient leurs coups d'affût hasardeux dans les marais du pays de Machecoul et leurs embuscades patientes dans les halliers du Cotentin. Ces enfants perdus de la chouannerie maudissaient la République et se vantaient d'en finir avec le Bonaparte; ils offraient de recommencer la guerre des bois, assurant Sa Majesté qu'il suffisait d'un signal pour soulever six départements de l'Ouest et d'un homme énergique pour ramener le roi à Paris, à la tête de bataillons fleurdelysés de paysans vainqueurs.
Invariablement, Sa Majesté ayant répondu que le moment lui paraissait peu favorable à une descente sur les côtes normandes et qu'elle préférait attendre, le visiteur se retirait, non sans avoir sollicité quelque indemnité pour ses chevaux tués et ses bagages pillés par les diables déchaînés des colonnes infernales.