La retraite lamentable était commencée. Deux routes étaient ouvertes. Celle du sud-ouest ou de Kelunga était nouvelle, et pouvait offrir des ressources. Après s'y être engagé, Napoléon, trouvant devant lui et sur ses côtés l'armée russe, donna l'ordre de reprendre l'ancienne route de Smolensk; autant il avait désiré, en avançant, entendre le canon russe et rencontrer l'ennemi, autant il voulait l'éviter dans la retraite et recherchait les plaines silencieuses.
La route déjà parcourue pouvait aussi tromper l'opinion et faire croire à une retraite toute volontaire et organisée.
L'heure fut tragique et douloureuse. Au général Incendie, vint s'adjoindre le général Gelée (Morosow). Le thermomètre descendit le 6 novembre à 18 degrés au-dessous de zéro. La neige, comme un drap mortuaire, couvrait les régiments endormis. Beaucoup ne se réveillaient pas. Trente mille chevaux périrent dans une seule nuit. On fut obligé d'abandonner cinq cents bouches à feu.
Le général Famine, comme Neipperg et les deux autres conseillers d'Alexandre l'avaient prédit, acheva la déroute. Ces fiers soldats, tremblant pour la première fois, disputaient aux oiseaux de proie les débris de chevaux morts déjà dépecés qu'on retrouvait sur la route parcourue.
Les Cosaques, tourbillonnant autour de ces débris grelottants, faillirent surprendre et enlever Napoléon. Il dut mettre l'épée à la main.
La catastrophe de la Bérésina acheva de réduire à une poignée de fuyards délabrés ce qui avait été la Grande Armée.
Napoléon marchait, à pied, un bâton à la main, sombre et pourtant ne désespérant pas.
Une estafette le trouva à Dorogobourg et lui apporta la nouvelle surprenante de la conspiration de Malet. Le même courrier annonçait l'exécution de douze condamnés.
Napoléon fut accablé par ces nouvelles qui lui montraient la précarité de son pouvoir, l'instabilité de sa dynastie. Il ne pouvait croire à cette facilité avec laquelle tous ces fonctionnaires avaient oublié son fils et leurs serments.
—Eh! quoi! dit-il à Lariboisière, le consultant sur Lahorie qui avait servi sous ses ordres, on ne songeait donc point à mon fils, à ma femme, aux institutions de l'Empire!