Il fit un geste d'insouciance, puis murmura avec une grimace:

—Voyons! je leur ai promis que l'Empereur avant peu serait mort... Ma promesse a paru dérider notre Altesse ventrue et a fait sourire son maigre écuyer, tous deux ont paru avoir confiance en moi... à présent il s'agit de prouver que je n'ai pas parlé en gascon!... Bonaparte est vivant et acclamé, comment m'y prendre pour qu'avant un mois il soit mort et exécré?... Comment vais-je le faire mourir?... Bah! entrons toujours à l'auberge et soupons avec tranquillité... les idées me viendront en savourant le solide repas que l'hôtesse a dû me préparer!... la bonne bedaine du prince m'a inspiré des idées de gourmandise!...

Et Maubreuil, dégagé de tout souci, confiant dans son audace, sûr de ses ressources, et assuré de trouver promptement le moyen de tuer l'empereur Napoléon, pénétra de fort belle humeur dans la taverne du Royal-Oak (Chêne-Royal), en criant dès le seuil, en mauvais anglais:

—Holà! mistress Betsy, le souper est-il prêt?... Allons! qu'on m'apporte une coupe de vin des Canaries et que je le boive à votre enseigne, charmante mistress Betsy, comme dit cet excellent sir John Falstaff, le plus grand homme de toute votre Angleterre!...

—Sir John Falstaff? dites-vous, répondit l'hôtesse, je ne le connais pas... Il vient pourtant beaucoup de lords et de baronnets, ici, ajouta-t-elle en se rengorgeant, et elle précéda Maubreuil dans la salle de la taverne, où nul souper ne fumait attendant le convive.

[III]
NAPOLÉON AU CHÊNE-ROYAL

Mistress Betsy Chestnut, la patronne de la taverne du Chêne-Royal, une gaillarde à la poitrine rebondie comme une carène, haute comme un mât, et dont la mâchoire saxonne s'avançait telle que des sabords braquant l'artillerie d'une formidable dentition, devina le mécontentement du gentleman français.

Elle s'excusa de n'avoir point servi le souper. La faute en était à son mari, Billy Chestnut, excellent père de famille, très considéré dans la paroisse, mais qui avait la fâcheuse habitude de s'enivrer chaque fois qu'un hôte de distinction descendait au Chêne-Royal.

Cette occasion lui était fournie souvent, le séjour du comte de Provence au château attirant nombre d'étrangers de distinction, et aussi des Français, très aimables, très causeurs; ceux-ci venaient régulièrement s'informer de la santé du comte, de ses habitudes, des visiteurs qu'il recevait, et des lettres qu'il expédiait. Ces Français-là, qui d'ailleurs semblaient ne pas vouloir indiscrètement troubler la solitude du château et ne demandaient jamais à voir l'Altesse exilée, faisaient beaucoup de dépenses; ils étaient presque tous d'un caractère jovial et peu exigeants: ils se montraient seulement désireux d'être renseignés très exactement sur tout ce qui se passait dans la résidence du comte de Provence. Ils ne dédaignaient pas de causer longuement avec les servantes pour être au courant des moindres actions des princes royaux, et des plus petites particularités de leur existence. Sans doute des Français bien attachés à leurs souverains dans le malheur! conclut l'excellente Betsy.

—Des espions de Napoléon! pensa Maubreuil, et il ajouta tout haut: Est-ce qu'il est venu un de ces Français-là aujourd'hui, pour que votre mari, miss Betsy, se soit enivré et que le souper tarde?