—Vraiment?... délicieux, ce whisky! il brûle le gosier comme un fer rouge... Ah! vous croyez que le Buonaparte n'en a pas pour longtemps?... dit Maubreuil d'un ton dégagé.
—J'en suis sûr!... vous ne voyez donc pas ce qui se prépare? L'Espagne est un volcan mal éteint qui de nouveau va faire éruption, ensevelissant sous sa lave les meilleurs soldats de l'Empire... L'Angleterre a appris au Portugal à combattre et à vaincre ces légions réputées invincibles... l'Allemagne frémit, impatiente de chasser l'étranger... les poètes soufflent à la jeunesse l'amour de la patrie et le désir des vengeances... Napoléon va avoir bientôt devant lui, non plus une soldatesque plus ou moins aguerrie, cherchant à retrouver les secrètes tactiques du grand Frédéric, mais un peuple tout entier, debout, courant aux armes, comme autrefois votre France de 1792...
—Ce sera dangereux!
—Ce sera terrible! Oh! le sublime spectacle! je l'attends... je le prépare! dit avec une sorte de fièvre orgueilleuse Neipperg; mais cela ne suffirait pas encore peut-être pour abattre le colosse.
—Que prévoyez-vous donc de plus?
—Un piège que Napoléon se tend à lui-même et où il tombera infailliblement...
—Où est-il ce piège?
—Au Nord!
—La Russie?... Napoléon ferait-il cette folie?... Le pensez-vous?
—Elle est faite. Grisé par la gloire, la tête perdue comme les hommes au bord de la cuve où fermente le vin, se croyant tout permis, tout possible, le voilà tout prêt à provoquer l'empereur Alexandre...