—Son ancien ami? Mais S. M. Alexandre n'embrassa-t-elle pas Bonaparte à Erfurt?
—C'était pour apprendre à l'étrangler. Le czar est un Oriental, il sait se défendre avec la ruse. Napoléon, follement entraîné à propos de ce pauvre prince d'Oldenbourg, injustement arrêté, s'est emporté, en pleine réception, aux Tuileries, contre l'empereur Alexandre... il a fait valoir devant Kouriakin, l'ambassadeur russe tout décontenancé, sa force, son génie, son prestige... il a ridiculement lâché mille vantardises... il a voulu faire peur de loin à l'ours du Nord... L'ours l'attirera, en marchant à reculons jusqu'au fond de sa caverne, et là le dévorera!...
—Vous jugez donc la guerre inévitable et devant se terminer par un désastre?
—Oui... heureusement pour la France, bientôt délivrée, pour l'Europe, débarrassée d'un cauchemar, pour le comte de Provence, avec qui j'ai échangé de nouvelles espérances et qui redonnera à votre malheureuse nation, avec la paix, le régime qui fit si longtemps son bonheur.
—Alors, vous serez vengé plus tôt que vous ne l'espériez? dit Maubreuil; tous mes compliments...
—Oh! j'étais à bout de forces, s'écria nerveusement Neipperg... cet homme triomphait trop!... Songez donc qu'à tout instant je l'ai rencontré devant moi, me barrant la route, me blessant, m'accablant de l'insolence de sa fortune... aux préliminaires de Léoben, à Campo-Formio, où je me trouvais assistant M. de Cobentzel, plus tard à Vienne, enfin, dernièrement, à une époque pour moi douloureuse...
—A Paris?
—Oui... à Paris, à Compiègne aussi, dit avec émotion M. de Neipperg, partout j'ai rencontré Napoléon... Oh! je commençais à désespérer de ma revanche! Je ne pouvais prévoir ni à quelle époque ni de quelle façon il me serait permis de connaître la douceur de la vengeance; et, savez-vous, fit en changeant brusquement d'attitude, en modifiant le son de sa voix, en devenant presque gai, le morne diplomate qui se mordait les lèvres de s'être montré si bavard, emporté par la haine, et d'avoir ainsi déshabillé son âme devant cet inconnu, savez-vous, cher monsieur, comment je la trompais, cette vengeance, toujours ajournée, de quelle façon je forçais ma haine à patienter? Oh! c'est amusant et vous en rirez de franc cœur avec moi!... Vous ne soupçonnez pas mon moyen, mon invention drolatique, et peu majestueuse, j'en conviens; mais avec Jupiter-Scapin, comme le faquin Joseph appelle son digne frère, un peu de comédie est de mise et la farce est tolérée... Voyons, trouvez-vous? devinez-vous?...
—Ma foi non!
—Eh bien! je vais vous apprendre mon tour... Oh! pour vous ce sera pure folie, pour moi c'est une satisfaction profonde, un assouvissement de tous les instants... Vous rirez peut-être... Cela me réjouira d'avoir un spectateur pour ma pantalonnade, dont Napoléon est le pitre!...