—La duchesse de Dantzig n'est pas seulement une énergique et bonne femme, digne du brave soldat dont elle a partagé les peines et la gloire, c'est aussi une femme intelligente, qui comprend à demi-mot et sait la conduite qu'il convient de tenir dans les circonstances embarrassantes... Ma foi! non, ce n'est pas une sotte... je le lui ai dit à elle-même, fit l'Empereur se souvenant de son intervention adroite durant cette nuit de Compiègne, qui avait failli devenir tragique, où Neipperg fut par lui surpris et envoyé au peloton d'exécution, la maréchale Lefebvre, ajouta-t-il en souriant; a craint de se trouver déplacée à ma cour... elle a pris trop à la lettre peut-être certaines observations par moi faites à son mari au sujet de sa tenue, de ses allures... volontairement elle s'est retirée dans son château de Combault, ne voulant pas s'exposer aux railleries des personnages de ma cour et aux façons méprisantes de leurs hautaines épouses qui ne la valent certes pas... je lui sais grand gré de cette déférence pour ce désir que je n'avais pas même exprimé... je veux lui en témoigner, moi-même, toute ma satisfaction... Allez, Montesquiou, allez me chercher la duchesse de Dantzig et la fiancée du brave commandant Henriot... je me souviens parfaitement de ma promesse de signer à son contrat, je la tiendrai... vous, Méneval, achevez cette note à M. de Lauriston: il faut en finir avec les atermoiements et les finasseries de mon cher cousin l'empereur Alexandre!...

Et Napoléon, dont la voix s'était enflée et avait repris le ton de l'irritation, continua la dictée de sa dépêche à son ambassadeur auprès du czar, tandis que Montesquiou courait chercher la duchesse de Dantzig et Alice de Beaurepaire...

—Ah! c'est vous, madame Sans-Gêne! dit, avec une jovialité qu'il savait prendre quelquefois, l'Empereur allant au-devant de la maréchale, un peu inquiète, malgré les assurances de madame de Montesquiou, sur l'accueil qui lui était réservé. Eh bien! vous me boudez donc?

—Non, Sire, répondit Catherine, regardant bien en face son empereur, vous savez bien que Lefebvre et moi nous nous ferions pour vous hacher menu comme chair à pâté... Mais voyez-vous, l'air de la campagne nous est recommandé... Moi, ça n'allait pas, oh! mais pas du tout, dans vos salons...; à Combault, je suis dans mon élément: il y a des paysans qui nous aiment, des anciens soldats qui admirent mon Lefebvre comme ayant été partout, sous la mitraille, à vos côtés, et puis je vis au milieu des vaches, des moutons, des prairies, des arbres, qui ne valent pas les beaux sapins de mon Alsace, mais enfin nous les préférons, Lefebvre et moi, à vos antichambres et à vos collidors tout dorés...

—Corridors! souffla madame de Montesquiou.

—Eh bien! oui, vos couloirs, reprit Catherine, ne comprenant pas bien l'observation... Moi, j'en avais assez de faire le pied de grue à la porte de votre salon... ça ne m'empêchait pas de vous aimer, Sire... de près comme de loin vous êtes notre empereur, et puis, soyez tranquille, le jour où vous lui ferez signe, Lefebvre ne sera pas long à graisser ses bottes et à venir vous rejoindre... Mais, quand on ne se bat pas, vous n'avez pas besoin de lui, n'est-ce pas? Qu'est-ce que vous en feriez à Paris, d'un vieux grognard comme lui... vous pouvez bien me le laisser, pas vrai?... Il plante ses choux à présent, auprès de moi. Mais que vous lui disiez: Ici, Lefebvre... on va encore se frotter sur la Vistule, sur le Danube, au tonnerre de... pardon! enfin, Votre Majesté comprend bien ce que je veux dire... eh bien! il ne sera pas long à me tirer sa révérence, à oublier son jardinage, et à vous répondre: Présent! quand vous crierez: En avant!...

—Oui, dit l'Empereur toujours souriant, gardez-le, soignez-le, aimez-le, dorlotez-le, mon brave Lefebvre!... profitez du bon temps présent, ma chère duchesse!... et, d'une voix plus grave, il ajouta: Peut-être aurai-je en effet bientôt besoin de vous enlever encore une fois votre mari...

—Alors, on va se battre, Sire? demanda vivement Catherine.

—Je n'en sais rien et personne non plus, répondit l'Empereur; moi, je veux la paix... sera-t-on de mon avis en Europe? L'Angleterre intrigue toujours et le czar est mal conseillé... Madame la duchesse, ne parlez de rien jusqu'à nouvel ordre. Inutile d'inquiéter votre mari... Cette lettre qu'écrit Méneval, fit-il en désignant d'un coup d'œil son secrétaire, contient une demande. Nous verrons la réponse qui sera faite... Dans cette dépêche, il y a la paix ou la guerre!...

—Ah! vraiment? murmura Catherine dont le front s'assombrit. Et elle lança un regard à Méneval, penché sur sa petite table et recopiant la lettre dictée à paroles hachées par Napoléon.