Elle tressaillit, n'osa pas avancer, cherchant à dévisager à distance le personnage.
Celui-ci s'était rapproché rapidement. Il souleva légèrement le rebord de son feutre, et dit, d'une voix teintée d'ironie:
—Vous ne me reconnaissez pas, chère madame?... la disgrâce change donc bien les gens?
—M. de Maubreuil! s'écria madame de Montesquiou, témoignant une vive surprise de la rencontre.
Elle avait autrefois connu l'aventurier. Bien que son âge et son caractère la missent à l'abri de toute tentative de séduction, Maubreuil lui avait fait une cour assez assidue, par passe-temps, par cupidité peut-être, car à cette époque la gouvernante devait recueillir d'un oncle descendant des d'Artagnan, et royaliste ultra, un riche héritage qui lui fut d'ailleurs retiré en raison de son adhésion à l'Empire. Ayant repoussé les hommages du peu scrupuleux adorateur, elle avait cependant conservé à son endroit une assez favorable inclination. Quelle femme n'est flattée d'être désirée, n'eût-elle aucune prétention et nul goût amoureux?
Elle n'accueillit donc point durement Maubreuil, s'informant des péripéties de son existence depuis la défaveur dont il s'était trouvé l'objet à la suite de ses intrigues à la cour du roi de Westphalie. L'aventurier fit un récit plus ou moins véridique de son séjour à l'étranger, se gardant bien de manifester le sentiment de haine qu'il portait à Napoléon. Il s'enquit seulement de la duchesse de Dantzig, dont il avait reconnu la livrée, témoignant d'un grand désir de la voir en particulier; il avoua qu'un ami très cher à la duchesse, avec lequel il s'était entretenu en Angleterre, l'avait chargé d'une commission pour elle, et qu'il souhaitait la remplir au plus vite.
Madame de Montesquiou, parfaitement rassurée sur les intentions de celui qu'elle avait pris, dans le premier étonnement, pour un conspirateur aposté, passa aussitôt de la réserve inquiète à la grande confiance. Elle offrit à son ancien adorateur de le présenter à la duchesse de Dantzig. Malheureusement, celle-ci quittait Paris et retournait dans sa terre de Combault.
Maubreuil remercia et répondit qu'il attendrait le retour à Paris de la duchesse.
—C'est que la maréchale Lefebvre demeurera peut-être longtemps dans son domaine, dit madame de Montesquiou, de plus en plus décidée à obliger Maubreuil. Et elle ajouta: Pourquoi ne vous rendriez-vous pas à Combault? On y célèbre un mariage. A une cérémonie de ce genre, les présentations sont aisées. D'ailleurs, je serai là...
—Je n'ai guère besoin d'aller aux champs, dit Maubreuil, déclinant avec un sourire l'offre qu'il jugeait sans intérêt. Il ne voulait aborder la maréchale Lefebvre que pour obtenir d'elle, en se servant du nom et de l'amitié de Neipperg, quelque intelligence avec Marie-Louise. Il pensa que madame de Montesquiou suffirait. La gouvernante des enfants de France, qu'il avait sous la main, qui se mettait à sa disposition, pourrait, aussi bien que la maréchale, lui faciliter une entrevue avec Marie-Louise. Une fois admis auprès de l'Impératrice, il s'efforcerait de gagner sa confiance, il se dirait l'ami, l'envoyé du comte de Neipperg, il parlerait de l'amour persistant de l'absent, et si Marie-Louise ne se montrait point courroucée, s'il n'était pas chassé aux premières allusions, si elle semblait l'écouter avec intérêt, le reste le regardait... Introduit dans la place, il saurait manœuvrer... On était bien venu à bout d'Henri IV, avec l'aide consciente ou non de Marie de Médicis! Pour l'instant, la nécessité ne lui apparaissait nullement d'aller relancer à vingt lieues de Paris la maréchale Lefebvre: madame de Montesquiou le conduirait à la chambre de l'Impératrice, et de là, à la poitrine de Napoléon, il n'y aurait qu'une porte à ouvrir, qu'un rideau à écarter...