L'Empereur était excessivement frileux. Il lui fallait du feu dans tous ses appartements, même pendant l'été. En toute saison on le voyait charger son lit, la nuit, de chaudes couvertures. Les souffrances du froid durant la campagne de Russie furent pour lui insupportables et en quelque sorte paralysèrent son activité et congelèrent son génie.

Égayé par la flamme claire qui jaillissait de l'âtre ravivé, Napoléon pinça de nouveau l'oreille de son valet de chambre, en disant:

—Vous allez me faire beau aujourd'hui... je désire plaire!...

Et un sourire, où il y avait plus d'ironie que de contentement de soi, glissa entre ses lèvres. Il connaissait trop les hommes, les femmes aussi, pour ne pas savoir que ces soins d'élégance étaient superflus. N'était-il pas l'Empereur? Pour parure il avait sa gloire, son attrait était dans sa puissance. Mais, avec un grand désordre et une indifférence complète pour le luxe personnel, Napoléon avait le goût du costume spécial, des vêtements peu ordinaires, le signalant aux regards, et le faisant se détacher, simple, sans galon ni passementerie, sur le fond d'or de ses généraux et de ses courtisans. L'orgueil flottait dans les pans de la modeste redingote grise et rien que la forme inusitée de son petit chapeau sans plumet ni ganse révélait son soin de paraître différent, même par la coiffure, des autres hommes.

Constant acheva donc d'habiller son maître. Il lui mit aux pieds de légères chaussures, lui passa un gilet de flanelle, sa chemise, puis lui enfila des bas de soie blancs sur un caleçon de toile très fine. Renonçant ce jour-là à la culotte de casimir blanc qu'il portait avec des bottes à l'écuyère, Napoléon désira mettre un pantalon à l'anglaise, très collant, de casimir blanc avec de petites bottes qui lui montaient au milieu du mollet. Elles étaient éperonnées, ces bottes de salon, avec de mignons éperons d'argent, presque invisibles. Ensuite Constant lui ajusta un col en soie noire, une cravate de mousseline, un gilet rond de piqué blanc; l'habit de chasseur que portait ordinairement Napoléon était tout prêt. Il le repoussa et demanda un habit de colonel de grenadiers de sa garde, qu'il mettait plus rarement.

—Le colonel Henriot, dit-il, sera en chasseur, moi en grenadier, cela fera une différence...

Et son énigmatique sourire reparut sur ses lèvres.

Il ajouta presque aussitôt, comme incapable de se contenir, et d'empêcher les paroles qui se pressaient dans sa gorge de s'échapper...

—Elle est fort gentille la jeune épousée... Qu'en dites-vous, maître Constant?

Le valet de chambre qui comprenait à demi-mot, quand son maître, désireux de donner quelques instants à l'amour, lui désignait quelque beauté de la cour qu'il songeait à honorer de ses hommages, fit une grimace où il y avait de l'étonnement et un blâme discret.