Elle avait fait quelques pas; elle se ravisa, s'arrêta...
—Non! Alice n'a pas à savoir ce que je ferai... les jeunes femmes sont coquettes, légères, inconscientes, elles ne s'aperçoivent que lorsqu'il est trop tard, des imprudences commises... elle aime certainement Henriot... mais l'empereur est si puissant!... peut-être est-elle flattée de son attention... Quelle femme aurait l'énergie de lui résister?...
Un sourire éclaira sa physionomie bouleversée, et ses traits irrités s'adoucirent:
—Moi, ça m'est arrivé, c'est vrai!... fit-elle en se dandinant, mais ça ne compte pas!... je ne suis pas une femme, moi, j'ai servi aux grenadiers... Cette mauviette d'Alice n'a pas de force... si elle tombe dans les pattes de l'Empereur, elle est prise... La prévenir, c'est la pousser droit au piège... Non! j'agirai seule; mais comment?... Henriot ne doit pas partir sur-le-champ, l'Empereur lui a recommandé d'attendre... J'ai une heure devant moi, au moins; c'est suffisant... j'vas toujours prévenir Lefebvre!
Et, retroussant cavalièrement sa longue jupe de riche lampas de Lyon, Catherine parcourut vivement le couloir, passa dans la salle à manger, traversa plusieurs salons, interrogeant, demandant si l'on avait vu le maréchal.
A la fin, dans l'embrasure d'une fenêtre, elle découvrit Lefebvre causant avec cet ancien écuyer du roi de Westphalie, M. de Maubreuil, dont elle avait si brusquement quitté la compagnie après que madame de Montesquiou le lui eut présenté.
Elle s'approcha vivement, s'efforçant de masquer sous un air riant son anxiété, et s'adressant à Maubreuil:
—Vraiment, monsieur, je joue de malheur avec vous... il y a un instant, je fus forcée de vous quitter pour une affaire... d'intérieur, très urgente... Vous comprenez cela, n'est-ce pas? avec tant de monde à recevoir en présence de Sa Majesté, et vous m'aurez certainement excusée... Je vous retrouve ici, mais voici qu'il faut que je vous enlève le maréchal, interrompant votre conversation... Mon Dieu! vous me pardonnerez cette fois encore; un jour comme celui-ci, des maîtres de maison ne s'appartiennent pas!...
Elle ponctua son congé d'une belle révérence, pour indiquer à Maubreuil que l'entretien était terminé. En même temps qu'elle tirait la jambe et qu'elle tendait le buste selon les principes savants enseignés par maître Despréaux pour les saluts de cérémonie, elle faisait des signes réitérés à Lefebvre pour lui indiquer de s'en aller, lui aussi, de la rejoindre à l'écart.
Maubreuil, avec une grave politesse, se hâta de répondre que c'était à lui d'être excusé, importunant ses hôtes au milieu d'une réception. Il ne disait d'ailleurs au maréchal que des choses qui pouvaient être ajournées. On reprendrait, dans un moment plus propice, la conversation.