—Vous savez des trahisons et vous ne me nommez pas les traîtres!

—Votre Majesté ne me croirait pas si je lui donnais les noms...

—Parbleu! je vois où vous voulez en venir... Fouché, Talleyrand... toujours les mêmes!... J'ai les oreilles rebattues de dénonciations contre eux! fit avec impatience Napoléon.

—Je souhaite que l'avenir ne se charge pas de justifier les courageux dénonciateurs, répondit Catherine avec fermeté; mais, Sire, considérez qu'il y a aussi vos généraux, vos anciens compagnons d'armes. Beaucoup parmi ceux-ci sont las de vous suivre sur tous les champs de bataille où vous les menez; d'autres sont fatigués de toujours voir remettre au lendemain le moment où ils pourront jouir tranquillement de ce qu'ils ont acquis, de ce qu'ils ont entassé dans leurs poches, dans leurs châteaux, où ils sont comme des voyageurs descendus à l'hôtellerie entre deux chevauchées... Enfin, il en est qui, pour se justifier d'une impatience qui déjà se lit dans leurs yeux, ne craignent pas de répandre sur vous mille bruits calomnieux; des gazetiers sans scrupules les reproduisent dans des feuilles que vos ennemis se prêtent et se disputent à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg... Oh! n'allez pas fournir un nouveau virus à ces plumes empoisonnées!...

—Vous êtes bien osée de me parler ainsi, dit l'Empereur, faisant un pas vers Catherine en dardant sur elle son œil fixe et terrible, mais j'aime la franchise, et votre sermon, quoique rude, peut me profiter... Oui, je sais qu'il s'imprime et qu'il se colporte à l'étranger des libelles infâmes où l'on me dépeint souillé de tous les crimes, où j'apparais comme un monstre ajoutant l'inceste à l'assassinat, et complétant l'adultère par des sauvageries dignes de ce fou qui écrivit Justine et pour la délivrance duquel les Parisiens ont pris la Bastille... Vous avez peut-être raison! Je dois tenir compte des trahisons qui rampent autour de moi, dans l'ombre, des pamphlétaires qui me diffament dans toutes les cours de l'Europe... il me faut aussi garder précieusement pour mon fils l'amitié et la fidélité de mes braves, de ceux qui ne m'ont marchandé ni la fatigue, ni la souffrance, ni parfois leur vie... Comme je ne veux pas, reprit Napoléon après une brève interruption, faisant un geste de protestation comme pour mieux convaincre, que vous, duchesse, votre mari, et les autres vieux soutiens de ma couronne vous puissiez conserver le moindre doute sur mes intentions... je vais donner l'ordre au capitaine Henriot de ne pas se rendre à Paris, cette nuit, comme il devait le faire pour un service commandé... Il restera dans cette maison, puisque ce contre-ordre vous fait si grand plaisir; sous le même toit que sa fiancée, il passera cette nuit précédant son union... ainsi aucun soupçon ne pourra effleurer cette femme, aucun doute ne saurait pénétrer dans l'âme de ce vaillant officier... Est-ce bien ce que vous voulez, duchesse?

—Ah! Sire, vous êtes grand et vous êtes bon!...

—Attendez! ce n'est pas tout... Ma présence à la cérémonie de demain est inutile... Elle pourrait être pénible... pour moi! car cette jeune mariée est bien séduisante, duchesse, et bien dangereuse...

—Sire, ce n'est pas de sa faute.

—Sans doute, dit l'Empereur se reprenant à sourire, mais le danger, pour ceux qui s'y trouvent exposés, n'en est pas moins certain... Il est des périls en face desquels le courage consiste à fuir... ou du moins à ne pas accepter le combat... Vous avez compris? la mission d'Henriot se rapportait aux plus grands intérêts de l'État... vous savez à présent ma résolution, j'espère que vous la tiendrez secrète?...

—Oui, Sire... d'autant plus facilement me tairai-je, que j'ignore tout à fait le secret que Votre Majesté m'ordonne de garder...