Et il chercha à retrouver son chemin dans la nuit. Il allait tâtonnant les charmilles, palpant la rondeur des troncs en bordure de l'allée.

—Ah! voilà l'arbre où j'ai caché ma défroque, se dit-il, en s'approchant d'un gros orme, au pied duquel se trouvait un paquet de vêtements.

Il ôta rapidement l'habit de chasseur et la culotte blanche, et il endossa une longue houppelande à pèlerine.

—Me voilà transformé... méconnaissable, je pense! reprit-il avec satisfaction... et s'il était possible de me voir dans cette ombre, je ne pourrais discerner en moi présentement l'ex-empereur des Français qui, tout à l'heure, affrontait les coups de sabre du hussard... Oh! ces coups de sabre! ils me faisaient aimer les honnêtes, les inoffensifs coups de pied de mon ancien patron, le digne gentleman autrichien, M. de Neipperg... mais je suis redevenu Samuel Barker, le bon Sam, le joyeux Sam, le camarade Sam... je défie qui que ce soit de prétendre que j'ai jamais eu la moindre accointance avec celui qu'on nomme Napoléon... voilà tout ce qu'il reste du Napoléon que j'étais!...

Et Sam poussa du pied avec dédain l'uniforme, la culotte et le petit chapeau qui lui avaient servi à jouer le rôle que Maubreuil lui avait assigné dans la comédie, à dénouement sinistre, qu'il avait charpentée.

Sam allait s'éloigner tranquillement, mais il se ravisa.

—Le patron, se dit-il, m'avait bien recommandé de laisser, quelque part dans la chambre de la demoiselle, le petit chapeau... je n'ai pas eu le temps... Le sabre du hussard m'en a empêché... Que faire?

Le complice inconscient de Maubreuil réfléchit un instant.

—Pourquoi fallait-il abandonner ce petit chapeau dans la chambre? Je n'en sais rien, se dit-il, assez perplexe, sans doute une lubie du patron... Il m'avait aussi ordonné de jeter dans la pièce d'eau, qui se trouve près d'ici, sur la droite, m'a-t-il indiqué, le costume de chasseur, et la culotte de casimir blanc de mon emploi... ma foi! je vais envoyer le tout dans la mare... tant pis pour le petit chapeau!... Il n'y a plus qu'à trouver l'endroit...

Ramassant les vêtements qui complétaient l'illusion napoléonienne de son masque, Samuel Barker lentement, sous les grands arbres de l'allée, chercha la pièce d'eau. Après quelques tours et détours il entendit le clapotis d'un ruisseau formé par le trop-plein de l'étang. Guidé par le bruit de l'eau se déversant dans une rigole, il se dirigea vers le petit lac qui s'étendait au milieu d'une vaste pelouse. Là, se postant sur une passerelle qui le surmontait à son extrémité, il lança, lesté d'une pierre, le paquet de vêtements dans l'eau, et s'en fut, avec la conscience heureuse du serviteur ayant correctement fait son ouvrage et bien gagné son salaire.