—Il sera toujours temps de vous abandonner quand vous m'aurez écouté, reprit Maubreuil d'une voix persuasive... Moi aussi je connais la trahison et je sais ce que c'est que la douleur... mais, croyez-moi, on ne se repent jamais d'avoir retardé de quelques instants une funeste résolution comme la vôtre... Si vous êtes toujours dans les mêmes intentions, quand je vous aurai parlé, je vous donne ma parole de ne plus chercher à retenir votre bras... je m'éloignerai sur-le-champ... mais j'espère rester, ou plutôt continuer ma route avec vous, quand vous m'aurez entendu...

—Parlez donc... mais ne comptez pas me faire revenir sur mon projet... Moi aussi je veux que vous m'entendiez, et vous jugerez après si la mort n'est pas pour moi un bienfait, la seule issue à une impasse terrible où je me suis follement et fatalement engagé!...

—Eh bien! asseyons-nous là, sur cette borne, et causons comme deux vieux amis, comme deux frères, colonel Henriot, car je me sens pour vous une irrésistible sympathie et je veux vous sauver d'abord... vous aider à vous venger ensuite!...

—Me venger! s'écria Henriot, changeant de ton et comme se raccrochant à un espoir soudainement entrevu... Oui, vous avez raison, reprit-il d'une vois plus accablée, la vengeance ordonne de vivre... elle donne la force de supporter bien des blessures... c'est elle qui fait se soulever l'homme frappé à mort et lui rend une minute d'énergie suffisante pour empoigner son pistolet et, appuyé sur le coude, soutenant d'une main ses entrailles, viser l'ennemi, l'abattre et retomber à côté de son corps expirant... Mais la vengeance même m'est impossible... et je dois mourir tout de suite!...

—Qui sait? dit Maubreuil gravement.

Et avec autorité, il ajouta, prenant Henriot par le bras:

—Venez vous asseoir là, vous dis-je... et ouvrez-moi votre cœur!

Tous deux se campèrent sur la borne et Henriot se confessa.

Le choc avait été, pour lui, terrible de reconnaître Napoléon devant la fenêtre d'Alice.

Comme Maubreuil, l'arrêtant dès les premières paroles de son récit, lui demandait hypocritement s'il était bien certain d'avoir reconnu l'Empereur, car des méprises étaient toujours possibles, la nuit, et les amants ont souvent de mauvais yeux, Henriot persista dans son affirmation.