Mais un autre mobile, encore, la persuasion où Henriot se trouvait d'avoir commis un attentat de lèse-majesté, et par conséquent d'être hors la loi, hors le monde, sans pardon possible, sans asile, sans appui, réduit à fuir, à se cacher, contraint de renoncer à l'armée, à la société, ainsi que la certitude où il était de n'avoir d'autre repos et d'autre avenir que dans la tombe, pouvaient lui livrer, âme et corps liés, le malheureux qui se noyait.

Avec circonspection, mais en précisant les faits, Maubreuil, après avoir essayé de prouver au jeune homme qu'il était insensé celui qui, pour punir une femme de son infidélité, faute si fréquente et si prévue, se condamnait à mourir, aborda le point grave, selon lui: la colère de Napoléon. Il ne lui dissimula pas qu'il courait un grand danger. Jamais Napoléon ne pardonnerait à un officier de son armée d'avoir levé le sabre sur lui. C'était un forfait qui paraîtrait digne des plus atroces supplices. Oh! il ne s'agirait pas d'affronter le peloton d'exécution. On éviterait le bruit, le scandale. Des policiers dévoués, prêts à toutes les besognes sinistres, la nuit s'empareraient de lui. Ils l'expédieraient sous bonne garde vers quelque forteresse obscure, aux îles Sainte-Marguerite, à l'île d'Aix. Là, il demeurerait enseveli dans une ombre profonde. Personne jamais n'entendrait plus prononcer son nom. Il serait effacé de la liste des vivants. Ses plaintes, des murs épais les étoufferaient; sa mort, s'il essayait de franchir les murs de sa prison et de tuer un geôlier, s'accomplirait dans les ténèbres et dans le silence. Voulait-il donner cette joie à Napoléon d'avoir abusé d'une jeune fille, fiancée à l'un de ses officiers, d'avoir rompu le pacte d'amitié qui devait l'unir à l'un des plus fidèles parmi ses serviteurs, et de punir celui à qui il avait infligé une si cruelle offense, le loyal soldat dont il n'avait pas hésité à briser la vie? Il faisait bon marché de cette existence à jamais empoisonnée, soit! Mais n'y avait-il pas quelque lâcheté à disparaître ainsi sans s'être vengé, sinon d'Alice, qui avait sans doute cédé aux puissantes sommations impériales, qui avait subi la contrainte du pouvoir suprême, du moins de celui qui lui prenait sa femme et ne lui laissait pour avenir que la honte, s'il acceptait l'outrage, la prison, s'il se révoltait contre la trahison, le suicide, s'il s'abandonnait à la tristesse et au désespoir.

—Un homme fort, un brave, n'agirait pas comme vous pensez le faire, colonel Henriot! dit en terminant le tentateur, prenant le ton de la sévérité et du blâme.

—Que feriez-vous à ma place? demanda faiblement Henriot, se laissant dominer.

—Je vous l'ai dit: je me vengerais! articula nettement Maubreuil.

—Me venger!... le puis-je?... On ne se venge pas de Napoléon...

—Si fait..., quand on le veut bien...

—Admettez que je le veuille...

—Il faut vouloir avec énergie...

—J'aurai de l'énergie!... accentua alors résolument Henriot.