L'âme humaine est un prisme mobile. Toutes les lueurs de la passion s'y colorent tour à tour dans une révolution chromatique. La rouge vengeance apparaissait, chassant les noirs rayons du suicide. Peu à peu, Henriot se sentait reprendre à la vie. Il retrouvait un but et sa course ne devait pas se terminer dans ce fossé de grande route. L'existence lui semblait, tout en demeurant douloureuse, supportable avec la vengeance au bout. Les paroles de Maubreuil lui montraient sous un autre aspect la destinée. Oui, Napoléon l'avait trahi; sans égard pour ses services, sans crainte de ternir la pureté d'une âme virginale, comme celle d'Alice, sans délicatesse et sans retenue, il avait séduit, capté, abusé, souillé celle qui l'aimait, qui allait être sa femme. La pauvre enfant n'était peut-être pas si coupable qu'elle le paraissait. Qui pouvait dire sous quel amas de promesses, de flatteries, de mensonges, de menaces aussi, elle avait succombé?
Peu à peu, Henriot se démunissait de colère contre Alice et s'armait de haine contre Napoléon.
Maubreuil observait ce déplacement lent des forces de l'âme, qu'il avait prévu et dont il calculait le jeu comme un mécanicien, sûr de ses contre-poids et de ses ressorts, attend, penché sur la machine, le mouvement de va-et-vient qu'il a réglé. A présent, il ne doutait plus de la réussite. L'âme d'Henriot évoluait selon ses calculs. Le jeune homme était dans sa main, déjà résigné, presque docile, et passivement il obéissait.—Qu'on place entre ses doigts, naguère crispés, et maintenant soumis, un poignard, un pistolet, une fiole de poison, et qu'on laisse aller droit devant soi cet homme, devenu instrument, la fiole, le pistolet, le poignard iront au but et peut-être, si la chance nous favorise, en aura-t-on fini avec toi, Napoléon!... se disait Maubreuil triomphant; et il ajoutait, avec son sourire méchant: Allons, Samuel Barker, je le vois, a bien rempli son rôle, et M. de Neipperg n'aura pas à se repentir de m'avoir confié cet utile coquin!...
Aussi fut-ce avec la certitude de la victoire prochaine qu'il releva la parole qui venait de s'échapper des lèvres frémissantes d'Henriot affirmant qu'il aurait de l'énergie.
—L'énergie ne suffit pas, dit-il lentement. Il faut, pour qui veut se venger, outre une âme forte, une volonté bien trempée et qui ne casse pas au dernier moment comme un mauvais acier; enfin, il est nécessaire d'avoir un plan, une organisation, une méthode... Que comptez-vous faire, mon jeune ami?
—Je vous écoute et vous obéirai... Donnez-moi vos conseils... ce que vous me direz, je le ferai... Je veux me venger de Napoléon, voilà tout!
—C'est fort bien, je vous approuve. Mais je serais un misérable si je vous encourageais ainsi sans vous raisonner les difficultés de l'entreprise. Vous êtes encore sous l'influence d'une légitime indignation, vous ne prévoyez aucune difficulté. L'esprit est prompt et saute par-dessus les obstacles. Moi qui suis plus calme et n'ai pas les mêmes motifs de précipitation, je devine les dangers, je vois les murs qui se dresseront devant vous, au premier pas, barrant la route et couvrant le but que vous voulez atteindre...
—A qui hait comme moi, à qui veut comme moi sa vengeance, nul obstacle n'est infranchissable, et aucun péril n'est suffisant pour empêcher la volonté de parvenir là où elle a décidé de vous conduire. J'ai fait le sacrifice de ma vie, comte; sans vous, sans cet espoir que vous m'avez fait luire, comme un phare, et qui va désormais me guider dans mon naufrage, je serais étendu là, sur la route, le corps percé... A qui est décidé à donner existence pour existence, l'ennemi quel qu'il soit appartient!... Tout homme qui veut frapper est assuré de réussir, s'il ne regarde pas derrière lui, mais devant, s'il renonce à la fuite, au salut, à l'espoir, et si d'avance il a décidé de faire l'échange de deux vies...
—Napoléon est bien gardé. Vous ne sauriez aisément aujourd'hui approcher de lui. Ne pensez-vous pas que votre nom donné à la police de Rovigo, votre signalement transmis à tous les officiers, à tous les gendarmes, à tous les agents de l'Empire, suffiraient à vous interdire cet accès, ce combat corps à corps que vous souhaitez? Croyez-moi, mon jeune ami, un tyran comme Napoléon ne s'attaque pas de face et au grand jour, mais par derrière et dans l'ombre. Renoncez à votre idée chevaleresque d'offrir votre sang en sacrifice. Ne cherchez pas à aborder votre ennemi, fuyez-le plutôt et attendez votre heure!
—Je ne puis pas attendre... mon sang bout et ma haine veut être assouvie, brûlante...