—Je ne vous dis pas de renoncer à votre énergique dessein, je vous conseille de combiner plus froidement le châtiment que vous voulez infliger à celui qui vous a si cruellement atteint.

—Que faut-il faire?... Avez-vous une idée?... Vous avez peut-être le projet, vous aussi, de frapper cet homme?... Oh! peu importe que ce soit au visage ou dans les reins! C'est dans l'ombre qu'il m'a blessé, moi, ce n'est pas à face découverte qu'il m'a volé mon Alice... Il s'est glissé, la nuit, comme un brigand, et c'est dans un lâche guet-apens que j'ai succombé... Parlez, comte, je suis dans vos mains, je vous appartiens...

—Eh bien! sachez qu'il existe depuis longtemps des centaines de braves qui, comme vous, sont animés du désir de faire disparaître Napoléon. Pour n'être pas aussi personnelle que la vôtre, notre haine est vigoureuse et persistante. Ce sont pour la plupart des mécontents; il y a parmi eux d'anciens républicains, des jacobins non convertis ou qu'on a négligé de pourvoir d'une baronnie, d'un siège au Sénat ou d'une dotation; il s'y rencontre aussi des philosophes qui rêvent une fédération des nations d'Europe comme cela se voit parmi les États américains, et avec eux des royalistes sincères, comme votre serviteur, car je ne dois pas vous cacher le motif qui me pousse à détester Napoléon et à souhaiter la fin de sa terrible dictature... Je veux rétablir Sa Majesté le Roi de France sur le trône de ses pères... Nous ne sommes guère que trois qui ayons en ce moment cette idée fixe et la persuasion de la réussite prochaine: moi, M. de Vitrolles et M. de Neipperg.

—Je ne m'occupe pas de politique, répondit Henriot vivement. Jusqu'à ce jour j'ai servi fidèlement Napoléon et j'ai eu peu de temps, je l'avoue, au milieu des champs de bataille, pour examiner si son pouvoir était légitime ou non, si la façon dont il l'exerçait était nuisible ou heureuse... Ne me parlez donc pas des idées, des plans de gouvernement de ces ennemis de Napoléon... Je n'ai rien de commun avec eux... Je suis un homme qui cherche à se venger d'un autre homme, voilà tout!

—Je l'entends bien ainsi! reprit Maubreuil, inquiet, redoutant de voir lui échapper cette âme, accessible à la vengeance, rebelle à la trahison. Ce que je vous dis de nos sociétés secrètes, qui ont déjà à plusieurs reprises montré leur force et leur audace aux sbires de Napoléon, c'est pour vous indiquer des compagnons, des amis, qui au besoin sauraient vous offrir un asile, vous guider, et qui vous permettront d'accomplir, seul, si vous le voulez, votre hardi dessein. Rien de plus.

—J'accepte cet appui, s'il en est ainsi.

—Vous garderez toute liberté avec les Philadelphes; c'est le nom qu'ont pris les ennemis de Napoléon. Je vous l'ai dit: toutes les opinions sont admises chez eux. Entre eux un lien commun, la haine de Napoléon, et un but unique vers lequel tous tendent: la disparition du tyran!...

—Où pourrai-je me rencontrer avec ces Philadelphes?

—Actuellement la mort, la prison, la proscription ont fait de graves ravages dans leurs rangs. L'un de leurs chefs principaux était le colonel Oudet...

—Je l'ai connu. C'était un beau, alerte et brillant cavalier. On le disait tout occupé des femmes...