Il semblait qu'un travail secret agitât perpétuellement ces lointains océans humains, et qu'un mouvement de va-et-vient fatal dût les ramener une fois encore vers ces terres occidentales où jadis les fils d'Odin, vêtus de peaux de bêtes, avaient enfoncé l'avant de leurs barques et planté le fer de leurs lances.

De Wilna, de nouvelles hordes n'allaient pas tarder à dévaler sur l'Europe centrale et rouler leurs masses torrentueuses jusqu'au pied des tours de Notre-Dame de Paris.

Le fracas de l'artillerie que les cloches de Saint-Stanislas accompagnaient de leurs cadences argentines, les roulements sourds des tambours, le déchirement aigu des trompettes et le cliquetis sonore des sabres, des fusils, des lances, des arcs, des carquois entre-choqués dans la marche pesante d'un corps de troupe défilant, donnaient à la petite ville bourgeoise et savante, riche de bibliothèques, de musées et de gymnases, un aspect martial et joyeux.

Sur le château flottait l'étendard des czars.

La foule, de la route de Saint-Pétersbourg à la cathédrale, dès les premières heures, s'était portée; groupée, campée, entassée, juchée sur des escabeaux, perchée aux échelles, agglutinée aux fenêtres, accrochée même aux poteaux des lanternes et suspendue en grappes aux grilles du château, la paisible population cherchait par tous les moyens possibles à voir de son mieux et au plus près S. M. Alexandre Ier, empereur de toutes les Russies, faisant son entrée solennelle dans sa belle ville de Wilna.

Un peu avant midi, le czar parut. Il était entouré d'un brillant état-major. On se montrait dans son cortège le ministre de l'Intérieur, prince Kotchoubey; le ministre de la police, le plus important des fonctionnaires, Ballachoff; le grand maître du palais, comte Tolstoï; M. de Menchode, envoyé extraordinaire auprès de l'empereur des Français, revenu de sa mission. Rapportait-il la paix ou la guerre? on l'ignorait encore. Derrière ces personnages venait le général allemand Pfuhl, tacticien émérite, précédant un groupe de généraux, diversement célèbres, et à qui la population fit des ovations différentes. Là chevauchaient Barclay de Tolly, ancien pasteur de Livonie devenu général, stratégiste consommé, mais vieilli et peu aimé; Beningsen, le général qui avait été vaincu dans la précédente guerre de Pologne; le prince Bagration, commandant l'armée du Dniéper; et enfin le vieux Koutousoff, que Napoléon avait battu à Austerlitz et qui s'était justifié de sa défaite en prouvant qu'on n'avait pas écouté son avis qui consistait à ne pas livrer bataille tant que l'archiduc Charles ne serait pas arrivé.

La foule, en apercevant Koutousoff, redoubla d'acclamations. Ce général était considéré comme l'élève et le successeur du célèbre Souwaroff. On lui attribuait des secrets stratégiques merveilleux. Il profitait de l'énorme impopularité de l'Allemand Barclay de Tolly.

Un peu à l'écart du groupe des généraux, s'entretenant, le sourire aux lèvres, de choses frivoles ou insignifiantes, échangeant des remarques sur la population lithuanienne rangée en files profondes tout le long du parcours du cortège impérial, parlant peut-être des dernières modes de Paris ou d'Atala, le touchant roman de M. de Chateaubriand, trois personnages, élégants, d'aspect plus policé que la plupart des fonctionnaires et des militaires composant cette escorte demi-barbare, fermaient la marche et précédaient les troupes.

Ces trois cavaliers étaient le comte d'Armsfeld, envoyé de Suède, le confident du traître Bernadotte; le prince Rostopchine, gouverneur de Moscou, et le comte de Neipperg, envoyé secret d'Autriche.

Ces trois hommes, également funestes pour la France, distingués et souriants, devisant sur des sujets mondains en caracolant derrière les généraux d'Alexandre, devaient être les fossoyeurs de la Grande Armée. Dans la cité d'Odin, l'antique ville des corbeaux, ils étaient les sinistres oiseaux noirs qui allaient arracher les premières plumes à l'aigle blessé.