Zola, qui ne fut jamais l'étudiant régulier, classé, pourvu d'inscriptions et suivant plus ou moins les cours, est le modèle de l'homme d'études. Il réalisa, grâce à son humble emploi, la première partie de ses rêves de travail, d'indépendance et de gloire. Avec ses appointements, sagement économisés, il n'était plus à la charge de sa mère; il pouvait même lui offrir, de temps en temps, quelques petites douceurs. Ainsi, il donna, en son honneur, une soirée! Une soirée avec rafraîchissements! Il y avait du malaga et des biscuits.

Dans sa chambre d'alors, assez vaste, impasse Saint-Dominique, n° 7, dépendant d'un ancien couvent, il convia quelques amis à une double lecture dramatique. Sa mère, ravie, était parmi les auditeurs. La lecture comprenait un proverbe de l'amphitryon intitulé Perrette, demeuré injoué et inédit, et une tragédie moderne de Pagès du Tarn. Cet auteur, resté obscur et un peu ridiculisé, ce qui ne veut pas dire ridicule, était son voisin. La tragédie de Pagès du Tarn fut annoncée comme une innovation, comme devant révolutionner le théâtre. Elle ne remua rien. C'était une imitation et une modernisation de la Phèdre classique. Comme le fit observer Zola, avec un juste sens critique:

Les nouveautés de M. Pagès du Tarn se bornent à un changement de costume, l'habit noir au lieu de la toge romaine, à un changement de nom, le nom d'Abel au lieu de celui d'Hippolyte…

Et il ajoute, car tout le morceau est à citer, comme une excellente distinction entre le véritable neuf et le ressemelage, en art dramatique:

L'auteur ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant faire, comme il le dit, la tragédie de l'homme, et non celle des rois et des héros, choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre plus ridicule encore l'emphase et la déclamation, dans le cercle restreint d'une famille. Thésée, Hippolyte peuvent invoquer les dieux, ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que ces drames, qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que ces passions terribles, qui désolent une famille, ne présentent aucun intérêt, ne soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là; seulement il faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et, certes, le vieux style classique, les exclamations, les périphrases sont ce qu'il y a de plus faux au monde dans la bouche d'un petit bourgeois…

C'est toute la poétique future des Rougon-Macquart, et le commentaire du verbe des gens de l'Assommoir Zola, déjà, portait dans sa tête sa poétique, sa formule.

Cet emploi chez Hachette, supportable gagne-pain, initiait le jeune provincial, un peu «ours» et dénué de relations, à la vie littéraire de Paris. Zola lui dut de connaître des écrivains renommés, comme About, Taine et Prévost-Paradol, auteurs de la maison. Il avait en outre ce charme, pour l'apprenti-écrivain, de lui laisser quelques loisirs. Zola en profita pour accumuler les œuvres, dont il caressait, en rêve, le papier satiné, la couverture jaune et les beaux caractères. Naturellement, l'imprimerie des Hachette devait fournir la réalité du rêve. Il espérait que ses patrons deviendraient ses éditeurs. Mais on ne vient pas forcer les tiroirs d'un auteur, et lui enlever nuitamment ses manuscrits, pour les publier. Ce cambriolage spécial ne s'est produit qu'une fois. En l'absence de M. Pailleron, alors étudiant, des camarades s'introduisirent dans sa chambre, volèrent le texte d'une pièce en un acte, et en vers, qu'il venait de terminer, et le portèrent à l'Odéon. Le directeur, La Rounat, accepta, joua l'acte, à la grande surprise du poète alors en voyage. C'était le Parasite, début de la fortune dramatique de l'auteur du Monde où l'on s'ennuie. Mais ces voleurs de manuscrits, et ces directeurs si prompts à jouer les inconnus, ne se rencontrent qu'une fois. Comme pour la montagne de Mahomet, il faut faire le premier pas. Zola, s'enhardissant, s'introduisit dans le cabinet de M. Hachette absent, comme pour lui demander un renseignement de service. C'était le soir, veille de fête, avant la fermeture des bureaux. Le jeune commis avait l'émotion d'un filou visant le coffre-fort. Il déposa, cependant, résolument, sur le buvard de l'imposant patron, le rouleau qu'il dissimulait sous son vêtement. C'était le poème en trois chants, l'Amoureuse Comédie, dont nous avons parlé. Puis il se retira, sur la pointe du pied.

Il attendit, avec une vive angoisse, soit une lettre, soit une réponse verbale, en allant reprendre sa place, le lundi, à son bureau. Durant cette attente, il relisait mentalement son œuvre, il en remâchait les apostrophes, il en ruminait les descriptions. Alors lui apparaissaient, grossis, éclatants, effrayants, des défauts jusque-là inaperçus. Il eût souhaité reprendre son manuscrit. Qu'allait penser M. Hachette? Qu'allait-il dire surtout? Gronderait-il son employé d'avoir, pour ainsi dire, violé son home d'éditeur et son cabinet de patron? Lui reprocherait-il le dépôt clandestin de ce poème? Peut-être lui ferait-il comprendre, rudement, qu'il était dans la maison à titre de commis, et non d'auteur, et qu'au lieu de perdre son temps de liberté à écrivasser il ferait mieux de se reposer, afin d'être plus dispos en reprenant, le lundi, sa place au bureau. Les préoccupations littéraires ne devaient-elles pas lui ôter du zèle et de l'attention pour son service, qui, bien que se rapportant aux lettres, était avant tout labeur administratif et tâche commerciale?

Ses transes prirent fin vers midi. M. Hachette le fit appeler. Une fois dans son cabinet, l'éditeur indiqua au commis, grave et se raidissant, le fauteuil auprès de son bureau. En le faisant asseoir, il le traitait donc, non plus en employé subalterne, mais en visiteur, presque déjà en auteur de la maison? Du coup, Zola vit l'Amoureuse Comédie exposée aux vitrines des gares, dont les Hachette disposaient.

M. Hachette, avec amabilité, lui dit qu'il avait lu son recueil de poèmes, qu'il y avait constaté de la verve, du souffle et une certaine éloquence, mais qu'il ne croyait pas que la versification fût réellement dans «ses cordes». Les livres de vers, il devait le savoir, ne rentraient pas, d'ailleurs, dans le genre des publications de la maison.