Le grand libraire, pour adoucir ce que le refus d'éditer, implicitement contenu dans cette critique, pouvait avoir de pénible pour le jeune auteur, ajouta que l'Amoureuse Comédie révélait, malgré ses imperfections, du talent. Il engageait donc son employé-poète à renoncer, au moins provisoirement, aux rimes, et à écrire en prose. Pour le remettre tout à fait d'aplomb, car Zola avait chancelé sous ce coup rude, il lui demanda, à titre d'essai, un conte en prose pour le Journal de la Jeunesse, publié par la maison. En même temps, par un surcroît de bienveillance, il lui annonça que ses appointements, comme commis à la publicité, étaient portés à deux cents francs par mois. C'était la vie présente assurée et le rêve attrayant entièrement réalisé: gagner le pain nécessaire et avoir le loisir d'écrire, avec un éditeur en perspective.
Grâce à son tempérament régulier et ordonné, se pliant à la tâche quotidienne, ainsi qu'il devait le prouver pendant quarante ans de vie littéraire, Zola ne fut nullement un mauvais employé. Il ne se considérait pas comme autorisé, en sa qualité de poète, voué à la prose mercantile, et d'artiste enchaîné à un comptoir, à se soustraire aux obligations envers le patron, ni excusé d'expédier, par-dessous la jambe, la besogne pour laquelle il était rémunéré. Il n'eut pas assurément le feu sacré du commerce, et il ne se signala point, aux yeux des directeurs de la librairie, comme un agent exceptionnellement actif, plein d'initiative, animé par la fièvre du négoce, susceptible de parvenir aux emplois supérieurs de la maison, et même d'avoir un jour sa part dans la direction. Zola ne désirait pas faire du commerce une carrière, et, s'il vendait les livres des autres, c'était en attendant, c'était pour arriver à faire vendre les siens.
La bienveillance de M. Hachette, et son offre encourageante de publier, dans son Journal de la Jeunesse un conte, eurent sans doute une action décisive sur les idées littéraires du jeune écrivain. Il renonça à rimer, et il s'attela à la prose. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter le premier ouvrage de Zola: les Contes à Ninon.
Plusieurs de ces contes avaient été conçus et écrits en Provence. Un ou deux parurent dans des organes régionaux. D'autres, comme Simplice, avaient été publiés à Lille, dans une revue. Le conte commandé par M. Hachette pour le Journal de la Jeunesse était intitulé Sœur des Pauvres. Il ne fut pas imprimé. Il parut trop violent au libraire, un grand bourgeois, timoré, conservateur.
Cet échec fit que Zola n'osa pas porter son recueil complet de nouvelles, les Contes à Ninon,—le choix de ce nom indiquait encore l'influence massettiste,—à la maison Hachette. Ce fut à sa concurrente en librairie de vulgarisation, â la maison Hetzel, que l'auteur-employé présenta son volume. M. Hetzel père, l'ancien secrétaire de Lamartine, qui avait, sous le nom de P.-J. Stahl, publié d'intéressantes analyses philosophiques et des pages agréables, indulgent et très modeste, était accueillant, et rebutait rarement les jeunes auteurs. Il venait d'avoir la main heureuse en prenant un volume de voyages fantaisistes intitulé: Cinq semaines en ballon, que lui avait apporté un auteur inconnu, destiné à faire la fortune de sa librairie, en même temps qu'à charmer et à instruire plusieurs générations. C'était le premier ouvrage de la série des Voyages Extraordinaires de Jules Verne, le romancier-héraut des découvertes scientifiques et industrielles prochaines, le précurseur des inventeurs, et le guide anticipé des explorateurs, merveilleux magicien de contes de fées à l'usage de la jeunesse moderne, ayant la science amusante pour baguette.
La librairie Hetzel, aurait pu faire coup double, en s'attachant par traité, en même temps que ce Jules Verne, l'autre auteur nouveau offrant son œuvre de début. Mais, bien que ce recueil de Contes, où la fantaisie se mêlait à l'idéalité la plus inoffensive, ne contînt rien de scabreux, ni même d'inquiétant, pouvant choquer ou déconcerter la clientèle, ce ne fut pas la librairie de la rue Jacob qui mit en vente le premier volume de la collection future, destinée à faire la fortune de la bibliothèque Charpentier.
Les Contes à Ninon parurent, en octobre 1864, à la librairie Lacroix.
Ces contes, où l'imagination, la fiction, tout ce que devait proscrire l'auteur du Roman expérimental, dominent avec la spiritualité, ont un charme d'impuberté délicieux. C'est naïf sans être simple. L'auteur y salue sa chère Provence, à laquelle il unit, dans une admiration mystique, sa Ninon, qu'il proclame belle et ardente. Il l'aime en amant et en frère, avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du désir. Il y évoque des paysages familiers, qu'il pare et qu'il arrange. Il s'y plaint de souffrances imaginaires. Il avait, pourtant, de réelles cruautés de la vie à montrer, et il pouvait peindre d'après nature, d'après lui-même, les garrigues et les ravins qu'il avait parcourus, gibecière au dos, fusil au bras et Musset dans le carnier. «Si tu savais, dit-il à Ninon, combien de pauvres âmes meurent aujourd'hui de solitude!» Voilà un bon cri, et il a dû, plus d'une fois, l'étouffer, dans son belvédère sibérien de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. Mais ici il l'accompagne d'arpèges jolis, et il fait courir des variations aimables sur ce thème douloureux. Il ne se plaint plus de la solitude, puisque Ninon lui est présente, en rêve.
Les Contes à Ninon comportent: Simplice, une histoire de fées, aux senteurs forestières, évoquant, avec son ondine qu'un baiser fait mourir, la ballade du Roi des Aulnes, et les légendes allemandes où fleurit le vergiss-mein-nicht.
Puis, c'est le Carnet de Danse, rêverie de jeune fille troublée à l'évocation des danseurs, d'un surtout, dont les mains ont tremblé autour de sa taille, pendant le bal, l'élu de l'imagination et du souvenir parmi tous ceux qui se sont disputé les roses de son bouquet. C'est tout à fait inoffensif.