C'est de même sans imitation de Flaubert que Zola a dessiné son plan et construit son œuvre. Il fut l'ami et l'admirateur de Gustave Flaubert (l'amitié et l'admiration se trouvèrent réciproques), mais non pas son élève. Le style de ces deux grands romanciers est sans doute tout empanaché du même plumet romantique. Ils ont eu beau s'en défendre, leurs œuvres sont écrites avec la grandiloquence, la couleur et la truculence des Théophile Gautier et des autres matamores de 1830. Voilà ce que Zola a de commun avec Flaubert: ce sont deux grands peintres sortis de l'atelier Hugo. Loin de moi l'idée de rabaisser le grand et robuste Flaubert. Mais, d'abord, sa puissance créatrice, son génie architectural, sa stratégie de général d'une armée de personnages à faire mouvoir ne sont-elles pas fort inférieures aux mêmes qualités, dont les Rougon-Macquart nous offrent un si prodigieux développement? Il n'y a pas lieu de faire ici un parallèle classique, et je ne suis pas Plutarque, bien que j'écrive la vie d'un homme illustre. Mais la puissance littéraire de Zola, affirmée par une œuvre considérable, monumentale, savamment ordonnée et magistralement conduite des fondations au faîte, apparaît, et est réellement, plus imposante et plus grandiose que celle de l'éminent auteur de Mme Bovary, chef-d'œuvre isolé, par conséquent moins dominateur. Salammbô et la Tentation de saint Antoine sont des œuvres travaillées, érudites, philosophiques, d'une grande valeur, mais on y trouve vraiment beaucoup trop de rhétorique, et le naturalisme, le réalisme, ou, pour parler sans «ismes», la représentation de la société contemporaine et la reproduction de la vie en sont trop absentes, pour que nous puissions, sur le terrain de la vérité observée et rendue, mettre Flaubert et Zola sur le même plan. La montagne est grande et belle, la mer aussi, mais elles ont, l'une et l'autre, une grandeur propre, et chacune affirme une beauté qui n'est pas à opposer à l'autre.
En reprenant la supposition, émise à propos du roman de Duranty: si Zola eût entrepris le sujet de Mme Bovary, il l'eût certainement traité d'une façon moins «réaliste». La noce de campagne, le bal à la Vaubyessard, la chevauchée dans la forêt, le comice agricole, même la fameuse promenade dans le fiacre jaune aux stores baissés, persiennes fragiles et abris fort indiscrets de luxures peu secrètes, ces tableaux vigoureux n'eussent pas été plus largement brossés; mais Zola eût sans doute grandi et rendu plus tragique, donc plus intéressante, cette Bovary, qui est une Henriette Gérard tournant mal, et qui n'a pas peur d'être trimballée en sapin. Il ne l'eût pas ornée d'une fillette, sans tirer parti de la présence de l'enfant, gêne et obstacle, sinon remords et châtiment, dans les expansions de l'adultère. Il aurait évité surtout, je crois, le dénouement banal, et à la portée de tous les romanciers, du suicide dans la boutique du pharmacien, avec l'aveugle revenu exprès, comme en un mélo de l'Ambigu, pour faire tableau, à l'heure de la mort. Si toutes les femmes qui trompent leur mari avalaient de l'arsenic, ce produit deviendrait si rare qu'il serait presque impossible de s'en procurer chez le chimiste. La Bovary n'eût-elle pas été plus logique, plus dramatique aussi, puisque l'auteur admettait un dénouement tragique, et peut-être plus vraie, empoisonnant son mari, afin de satisfaire l'assouvissement de sa haine méprisante pour ce benêt encombrant, afin d'épancher sans contrainte ses désirs de l'amour libre. Quant à Homais, qui n'est qu'un frère de Joseph Prudhomme, Zola en eût fait un type autrement large, probablement excessif et surhumain, comme ses Nana et ses Coupeau. Il fût devenu, dans les mains de Zola, un gigantesque Cassandre, une incarnation outrancière, démesurée, épique, de la sottise humaine, de la bêtise à front de taureau, ombragé de la calotte à glands de l'apothicaire de chef-lieu de canton.
Ici, je vais me répéter. La répétition n'est pas une faute quand elle est voulue, calculée. C'est le redoublement du verbe, quand on veut convaincre, supplier ou ordonner, c'est la consonne d'appui qui rend plus sonore la rime et plus versifié le vers, c'est le une-deux de l'escrime, coup redoutable, c'est l'aval du billet, le contreseing du décret, c'est le trille renouvelé du rossignol, dans la nuit, faisant le beau sur la branche et rappelant sa compagne hésitante, c'est la phrase réitérée du leitmotiv annonçant et caractérisant le héros d'opéra, c'est les deux mains serrées pour affirmer l'accord, et les deux joues baisées pour proclamer l'union, c'est aussi le clou des annonces représenté s'enfonçant, sous le marteau, dans le crâne des liseurs, où il s'agit de faire pénétrer quelque chose. Pas de meilleur moyen mnémotechnique pour le lecteur indifférent, distrait, rebelle ou préoccupé, que ce procédé, dont j'userai, dont j'abuserai, en dépit des railleries de la pédantaille, plus ou moins lettrée, qui prétend découvrir une faute ou une négligence, là où il n'y a qu'un système et qu'un argument.
Donc, je répète et j'insiste, parce que ceci a échappé aux thuriféraires grisés de l'encens qu'ils projetaient, aux stercoraires englués par la fange qu'ils maniaient, à tous ceux qui ont écrit pour, contre ou sur Zola: l'auteur des Rougon-Macquart est un puissant génie du Midi, donc créateur de types, et son cerveau méridional est tout à la synthèse. Il dédaigne les individualités et néglige les caractères. Il a le don suprême de faire surgir des êtres généraux incarnant l'universalité des êtres particuliers. C'est là que se trouve l'expression littéraire la plus forte de l'humanité. Aussi Zola, égal à ce qu'il y a de plus élevé dans l'art, car ce n'est que dans l'exécution, et non pas dans la conception, que l'art est la région des égaux, n'a-t-il pour concurrents à ce zénith des créateurs de l'ode, de l'épopée, du théâtre, que les Eschyles anonymes, que les Sophocles inconnus, qui engendrèrent les sublimes et immortels personnages de la Comédie Italienne. Pierrot, Cassandre, Arlequin, Colombine, le Capitan, Matamore, Polichinelle, Zerbinette, Isabelle, Léandre, Scaramouche, Pantalon, le docteur Bolonais, c'est toute l'humanité défilant sur des planches frustes, à la clarté des chandelles mal mouchées. Ces êtres immuables de la vie fictive personnifient les vices, les passions, les faiblesses, les enthousiasmes, les dévouements, les héroïsmes, les sacrifices et les martyres des autres personnages de la vie réelle, des acteurs éphémères de la scène du monde. C'est d'eux que descendent les héros de Zola.
Ainsi, dans cette recherche de la paternité cérébrale concernant Zola, l'hérédité intellectuelle existe et a son importance. Il convient de signaler aussi, parmi ses ancêtres et ses consanguins: les conteurs du moyen-âge, les auteurs de fabliaux, Rabelais, Diderot, Stendhal, Balzac, Gustave Flaubert et les Goncourt. La Germinie Lacerteux de ces derniers, avec le type de Jupillon, devancier plus rude, plus poussé, du Lantier de l'Assommoir, avec ses tableaux faubouriens, son milieu populaire, eut certainement une action directe sur l'esprit et la tendance littéraire nouvelle de Zola, renonçant à la poésie, reniant le romantisme, et voulant observer et rendre la vie contemporaine.
Avec ses théories sur l'introduction de la méthode expérimentale et de l'analyse physiologique dans un roman, Zola eut pour première méthode de se pénétrer du choix des personnages, et de la condition sociale où il les prendrait. Il voulut les choisir dans des milieux simples, vulgaires même. Il décidait de nous intéresser à des passions, à des souffrances, à des luttes, dont les héros et les victimes seraient, non plus des rois, des princesses, des guerriers fameux, mais des commerçants, des ouvriers, des femmes qui détaillent de la charcuterie, ou qui repassent le linge. Ce choix spécial et éliminatoire des acteurs et du décor du drame, cette sélection vulgaire, ce sont des procédés, formant système, qui constituent l'école naturaliste, opposée à l'école romantique, comme aux classiques, aux romanciers mondains et aux feuilletonistes populaires.
Il résolut de renoncer aux poèmes, comme aux contes fantaisistes, et aux romans d'imagination, pour traiter des sujets d'observation, pour étudier des êtres et des faits de la vie réelle, des cas physiologiques aussi, en s'entourant de tous les documents se rapportant à l'objet du roman, devenu un travail expérimental et scientifique.
Il avait toujours manifesté du goût pour les sciences, principalement pour la physique, la chimie, l'histoire naturelle. Lauréat du collège, en ces matières, il avait montré peu d'aptitude aux mathématiques. Rien d'étonnant à ce qu'il s'intéressât, jeune homme refaisant son instruction après coup, aux ouvrages de sciences physiques et naturelles. Les phénomènes de l'hérédité, récemment étudiés et discutés parmi les savants et les philosophes, Ribot, Renouvier, Baillarger, l'avaient intéressé, frappé. Un livre qui lui tomba sous la main: le Traité de l'Hérédité naturelle du docteur Lucas, produisit une impression vive sur son esprit disposé à s'intéresser aux découvertes de la physiologie, préoccupé d'appliquer les théories scientifiques aux études littéraires. Sa doctrine du Roman Expérimental s'élaborait et se formulait dans son intellect brusquement agrandi.
Il avait déjà été incité à cette adaptation de la méthode du savant aux recherches de l'homme de lettres, par un travail de Claude Bernard: l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale. Il en conclut que le romancier pouvait être un observateur et un expérimentateur, celui que le grand physiologiste qualifiait de «juge d'instruction de la nature». Des lois fixes régissent le corps humain, comme le démontrent les expériences de Claude Bernard. Il partait de là pour affirmer que l'heure n'allait pas tarder à sonner, où les lois de la pensée et des passions seraient formulées à leur tour. Les romanciers devraient donc opérer sur les caractères, sur les passions, sur les faits humains et sociaux, comme le chimiste opère sur les corps bruts, comme le physiologiste opère sur les corps vivants. La méthode expérimentale dans les lettres déterminerait les phénomènes individuels et sociaux, dont la métaphysique n'avait pu donner que des explications irrationnelles et surnaturelles.
Imbu de ces idées d'application des procédés scientifiques aux études littéraires, prenant pour épigraphe de son nouveau roman, Thérèse Raquin, cette phrase de Taine: «Le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol», Émile Zola avait trouvé sa voie nouvelle, et déjà la conception première des Rougon-Macquart se dessinait, s'agrégeait et se constituait dans son esprit.