L'étude scientifique s'y trouve d'abord. La méthode expérimentale est appliquée avec précision et vigueur, pour la première fois, et comme pour servir de patron. Elle est passée au microscope et radiographiée, cette famille aux rejetons maladifs, choisie comme objet d'examen et d'analyse. Déjà on les pressent, on les devine, on les voit presque tous apparaître, ces névrosés, ces surexcités, ces haletants et ces dégénérés, dont l'autopsie intellectuelle révélera les tares et les tumeurs. Dès ce premier récit, on est initié aux désordres de l'organisme et à la mentalité de ces passionnés, jouets aussi d'un rut moral, qui les fait se lancer comme des fauves sur la proie, sur les jouissances physiques, sur les brutales satisfactions, femmes, argent, pouvoir, alcool. On n'a plus qu'à attendre à l'œuvre: Eugène Rougon, Saccard, Coupeau, Gervaise ou Nana. On a l'intuition de ces ivresses hyperphysiques, comme la griserie où se plonge l'abbé Mouret, aspirant à d'autres adorations que celles de l'autel, sorte de Bovary mâle, étouffant, râlant et se rebellant, dans son sanctuaire, comme la femme de l'officier de santé, dans son chef-lieu de canton, où l'oxygène du désir se trouve raréfié.

Ainsi que dans plusieurs autres œuvres de Zola, où l'effort humain est noté, pesé, enregistré, avec une exactitude mathématique, dans la Fortune des Rougon se trouvent relevées les sommes de manœuvres et totalisées les menées souterraines de Félicité, de Pierre et d'Eugène Rougon, pour obtenir le produit final, pour mettre la main sur Plassans, comme leur modèle et maître a déjà posé sa patte césarienne sur Paris.

Là aussi se révèle la puissance d'évocation des foules, et la magistrale stratégie avec laquelle l'auteur les maniera plus tard, dans l'Assommoir, Germinal ou la Débâcle.

On trouve enfin, dans la Fortune des Rougon, comme dans tous les livres de Zola, de la poésie, du lyrisme, de la tendresse et de la rêverie. Seulement, ici, l'auteur n'ayant pas atteint la trentaine, encore tout vibrant de ses premières émotions romantiques, plus proche de Musset, d'Hugo, de George Sand, ayant fermé seulement la veille le tiroir empli des rimes de Rodolpho et de l'Aérienne, donne plus de place au lyrisme et plus grande part à la tendresse. Ce qui fait de la Fortune des Rougon un ouvrage précurseur et intense, c'est qu'il s'y rencontre une outrance de poésie et de grandeur qui ne sera plus jamais atteinte, même dans le Rêve, même dans Une Page d'amour, même dans la Débâcle et dans Germinal. Il y a, dans ce roman, une épopée et une idylle.

Une population frémissante, indignée, héroïque, court, en chantant la Marseillaise, à la rébellion juste et à la mort imméritée, voilà l'épopée. Deux enfants purs, gracieux, énamourés, voilà l'idylle. Il y a du sang dans l'idylle, des extases dans l'épopée. Ce n'est qu'un épisode, l'amour ingénu de Miette pour Silvère, une pastorale évoquant Longus; quant à la révolte des paysans, on peut considérer ce magistral tableau tel qu'un hors-d'œuvre historique, faisant souvenir de la Légende des siècles, mais ces deux morceaux d'art affirment, au portail même du monument massif et géant des Rougon-Macquart, quel poète et quel artiste en fut le constructeur.

Miette, c'est Chloé. Elle a treize ans. Elle est donc à l'heure indécise où, de l'enfant, chrysalide ambiguë, la jeune fille se dégage. Miette s'élance dans la vie, comme une libellule, échappée du calice d'une fleur, s'envole parmi les roseaux. Avec quelle délicatesse Zola dépeint cette envolée printanière:

Il y a alors, chez toute adolescente, une délicatesse de bouton naissant, une hésitation de formes d'un charme exquis; les lignes pleines et voluptueuses de la puberté s'indiquent dans les innocentes maigreurs de l'enfance; la femme se dégage avec ses premiers embarras pudiques, gardant encore à demi son corps de petite fille, et mettant, à son insu, dans chacun de ses traits, l'aveu de son sexe. Pour certaines filles, cette heure est mauvaise; celle-là croissent brusquement, deviennent jaunes et frêles comme des plantes hâtives.

L'analyse du romancier est complétée ici par l'observation du physiologiste, et le charme de la forme et l'éclat du coloris parent et masquent la vérité scientifique.

Donc Miette-Chloé et Silvère-Daphnis s'aiment ingénuement, crûment. Ils se le disent, naïfs et sincères, durant de longues promenades, le long des bords encaissés de la Viorne, et aussi dans les faubourgs déserts, par les allées des routes, les terrains vagues, les lieux sombres, les cours peu fréquentées, dans tous les recoins propices et au fond de toutes les solitudes, délicieuses et cherchées. Les deux amoureux, pour accomplir en toute sécurité ces promenades si douces, s'enfouissent dans la mante vaste de la jeune fille. Enveloppés, encapuchonnés, isolés, ils vont, se parlant bas, et se pressant silencieusement l'un contre l'autre. Ils cheminent au hasard devant eux, tout sentier leur étant bon. Parfois ils rencontrent d'autres couples, des amoureux comme eux, et, comme eux, serrés et abrités sous l'ampleur des mantes:

… dominos sombres qui se frôlent lentement, sans bruit, au milieu des tiédeurs de la nuit sereine, et qu'on croirait être les invités d'un bal mystérieux que les étoiles donneraient aux amours des pauvres gens…