Le tableau est charmant. Le Maître en tirera d'autres exemplaires, par la suite, comme lorsqu'il nous peindra ses deux petits amoureux parisiens gaminant dans les sous-sols et parmi les arceaux des Halles.
Une fraîche odeur de jeunesse circule, comme un bon parfum de foin coupé, à travers ces pages savoureuses. Le poète délicat, qu'il y eut dans celui qu'on se plut à traiter de pornographe, et à considérer comme un brutaliste incapable de sentir et de décrire autre chose, dans l'amour, que la culbute et l'étreinte haletante de la bête s'assouvissant, se laisse aller à l'émotion jeune et débordante de ses deux gentils personnages. C'est avec une sincérité émue, avec un enthousiasme où il y a de l'adoration, du désir, et peut-être une secrète envie, c'est avec une effusion toute juvénile, que les chastes enivrements des deux enfants nous sont contés. La scène délicieuse du puits, miroir gracieux et truchement fidèle des amants de l'aire Sainte-Mitte, prouve une fois de plus que, dans l'œuvre de l'écrivain naturaliste, il y a place pour les peintures les plus douces et les plus fraîches, telles que le caprice d'un poète élégiaque pourrait en évoquer. Et ce n'est ni une fausse note ni une contradiction, puisque ces scènes gracieuses et touchantes se rencontrent dans la nature.
Car ils sont vivants et vrais, ces deux enfants qui s'aiment, en dépit des temps mauvais et des préjugés pires. Avec quel art le romancier a su nous intéresser à eux, et mêler leur hymne de passion à la symphonie puissante et terrible de l'insurrection des gens de Plassans! Avec quelle émotion on suit leur marche vagabonde dans la nuit, quand, Paul et Virginie provençaux, enfouis sous le capuchon et la mante épaisse, comme les poétiques amants de l'Île de France sous la feuille protectrice et large du latanier des Pamplemousses, ils s'enfoncent, insoucieux et gais, dans l'ombre ouvrant devant eux son porche mystérieux. Ils suivent cette grande route noire, en parlant d'amour et d'avenir, cependant qu'à l'horizon gris-bleu, où déjà se dessine la barre blanchissante de l'aube, monte, grandit, éclate la rumeur étrange d'une foule en mouvement. C'est le peuple qui, dans les ténèbres, avec un bruit lointain de marée, accourt, roule ses vagues. Peu à peu s'élève, croît et rugit, claire, formidable, vengeresse, la grande Marseillaise des anciens jours, chantée par trois cents paysans en armes, marchant au pas, et qui croient, héros naïfs et sublimes, que l'heure de gloire est arrivée, et qu'un sang impur abreuvera bientôt leurs sillons!
Ici, l'idylle se fond dans l'épopée. Cette Marche des Paysans dans la nuit est un tableau d'histoire solide et large. Une fresque de maître. La composition est panoramique. Les détails sont nombreux, précis, choisis. Rien d'oiseux, rien d'inutile, rien d'omis, rien de trop. Les masses s'y meuvent, disciplinées, comme dans un finale d'opéra, et avec l'entrain d'une cohue d'insurgés enthousiastes. On entend d'abord rugir au loin l'hymne révolutionnaire, devenu depuis chant officiel, admis à la table des souverains. La Marseillaise, c'est l'avant-courrière superbe des bataillons. La campagne endormie s'éveille à ce tonnerre.
Elle frissonna tout entière, ainsi qu'un tambour que frappent les baguettes; elle retentit jusqu'aux entrailles, répétant par tous ses échos les notes ardentes du chant national.
Ainsi le drame humain se déroule avec sa musique de scène. On remarquera à tout instant cette communion profonde, dans l'œuvre de Zola, de l'homme avec la nature, de l'être et de la chose, de l'objectif et du subjectif. Ce mélange intime et constant de l'élément animé et de l'élément inanimé, cet accouplement de l'espèce vivante et de l'inorganique, voilà une des plus précieuses conquêtes de l'école naturaliste. Le grand romancier anglais, Dickens, a beaucoup appliqué cette méthode; souvent, il faut le dire, avec exagération et sans utilité. Le romancier français y a mis plus de mesure, partant, plus d'art.
Après le décor, après la symphonie, après la traduction, avec le mot, des bruits, des rumeurs, des souffles, de ce qui est confus et incohérent, après la perception donnée au lecteur de l'air ambiant, de l'atmosphère dans laquelle se meut cette foule qu'on entend marcher dans l'ombre, par cette nuit mémorable de décembre, voici la description des contingents divers des campagnes provençales soulevées pour la défense de la loi, de la justice et de la République. Il y a là un dénombrement des bandes armées, au fur et à mesure qu'elles défilent devant Silvère et Miette, qui est majestueusement épique. Et de ce magnifique tableau, avec un art infini de composition, l'écrivain a détaché en pleine lumière Miette, dont la pelisse est retournée du côté de la doublure rouge, ce qui en fait un manteau de pourpre. Dans la blanche clarté de la lune, le capuchon de sa mante arrêté sur son chignon, bonnet phrygien improvisé, elle serre, contre sa poitrine d'enfant, le drapeau que les insurgés lui ont confié. Fière, heureuse, grandie, la fillette qui prend, sans s'en douter, la stature héroïque d'une Jeanne d'Arc ou d'une Velléda, murmure à Silvère avec un sourire naïf et sublime à la fois:
—«Il me semble que je suis à la procession de la Fête-Dieu et que je porte la bannière de la Vierge!»
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La Curée a été, nous l'avons dit, commencée avant la guerre, à raison du retard apporté par le Siècle à publier la Fortune des Rougon. Elle a été terminée en 1872. Publiée en feuilleton dans la Cloche, elle fut arrêtée par l'auteur lui-même. Un substitut manda Zola au parquet, et le prévint que, son roman étant immoral, Il serait prudent de sa part de ne pas en continuer la publication sous la forme populaire du feuilleton. Des poursuites pourraient être requises. Le parquet n'agirait pas si l'ouvrage, au lieu d'être propagé par le journal, était seulement publié en librairie. Ce bienveillant, mais timoré substitut, conseilla à l'auteur de sauver le livre en abandonnant le feuilleton, car, si les poursuites étaient entamées, si la police se mettait en route vers l'imprimerie du journal, elle ne s'arrêterait pas, elle irait certainement jusqu'à la boutique du libraire. Zola suivit ce conseil. La Cloche interrompit les feuilletons, et, l'hiver suivant, la Curée parut chez l'éditeur Lacroix.