Une chanson, grossière, de Charles Colmance avait donné une notoriété à cette guinguette. Voici le couplet de cette chanson, dont le refrain était: «J'suis-t-y pochard!»

À l'Assommoir de Bell'ville,
Au vin à six sous,
À propos d'une petite fille,
J'ai z'evu des coups.
J'en ai-t'y r'çu un terrible
Dans mon pauv' pétard…
On n'm'appell'pus l'invincible,
Ah! j'suis-t-y pochard!

Cette question de forme, de vocabulaire, n'a donc pas eu l'importance ni l'originalité que lui attribuait l'auteur. Le grand succès de l'Assommoir tint à d'autres causes: d'abord à l'intensité du drame de l'alcool, à la peinture violente des mœurs populaires, à la vigueur et au coloris des tableaux de l'existence ouvrière. Il faut également noter que l'Assommoir a été surtout un succès bourgeois, presque un triomphe de réaction. L'antagonisme des classes était flatté. Malgré les affections sympathiques, les élans, les effusions, qui se manifestent, surtout dans la vie publique, en vue de la captation électorale, ou par crainte prudente, ceux qu'on nomme les bourgeois n'aiment guère ceux de leurs contemporains qu'on englobe dans la désignation de «peuple». La distinction paraît subtile. Elle est forte, cependant, et aisée à constater. Elle se traduit par le langage, par le costume, par le cantonnement et la séparation d'existences et d'habitudes. Ceux qui ne se livrent pas à un travail manuel, qui ne sont pas salariés à la journée, ou qui ont des prétentions à une certaine élégance, à une distinction plus ou moins affinée, ceux qui se classent dans la catégorie des «messieurs», leurs épouses étant des «dames», et leurs filles des «demoiselles»,—on sait quel fossé il y a entre ces deux expressions: une «dame» ou une «femme» vous demande!»—ceux-là sont désignés sous le nom historique et politique de «Bourgeois»; ils forment une formidable caste, allant de la haute finance, de l'aristocratie vieille ou neuve, des fonctionnaires, des titulaires de charges, des possesseurs de terre et de châteaux, des gros négociants et des hommes à professions dites libérales, jusqu'aux modestes employés, aux petits commerçants, aux contre-maîtres, aux surveillants, aux ouvriers détachés de l'établi, démunis de l'outil et portant redingote et veston, siégeant au bureau, circulant dans les ateliers, tous ceux-là n'aiment pas ce qu'ils appellent le «Peuple». Ils peuvent le flatter à haute voix pour lui soutirer des bulletins de vote, pour l'amadouer et éviter ses insolences, ses gros mots, peut-être ses voies de fait; ils n'ont pour lui, sauf quelques rares exceptions, que secret dédain et instinctive répugnance. Quelque chose de la répulsion méprisante et haineuse du créole pour le nègre. Les barrières matérielles qui isolaient, dans les États-Unis du Sud, les blancs des hommes de couleur ont pu être renversées là-bas; elles subsistent, chez nous, morales. La bourgeoisie, la classe ci-dessus dénombrée, ne fraye pas avec le travailleur manuel. Elle ne partage ni ses plaisirs, ni ses peines. Elle est indifférente à ses souffrances, à son emprisonnement fatal dans les cellules sociales d'où il est si difficile de s'évader. Est-il un seul de ces bourgeois qui consente à faire apprendre à son fils un état manuel, un métier, à moins d'y être contraint? Une fille de cette bourgeoisie épouse-t-elle librement, sur le conseil de ses parents ou par amour, et par choix, un ouvrier? Les classes marchent dans la vie sur des voies parallèles. Elles cheminent sans se confondre, leur union n'a lieu qu'à titre exceptionnel. Ceux qui se mélangent ainsi sont des individus à part, qualifiés selon le côté de la voie qu'ils occupent, de déclassés ou de parvenus. Ces deux armées rivales s'injurient et se lancent de loin des regards irrités. Pour l'ouvrier, la classe bourgeoise se compose de fainéants, d'inutiles, de jouisseurs, d'exploiteurs ou simplement de privilégiés chançards, dont on envie la veine, qu'on voudrait bien imiter, dans les rangs desquels on s'efforce, à coup de coude, parfois à coups de crimes et d'abjections, de se faufiler, mais que le commun des déshérités du sort se sent impuissant à rejoindre et à fréquenter. Pour le bourgeois, la classe ouvrière, est un ramassis d'êtres inférieurs, grossiers d'allures, sentant mauvais, capables de tous les méfaits, toujours entre deux vins, et dont les amours font songer aux accouplements des bêtes, en somme des êtres inférieurs avec lesquels on ne fraternise que les jours d'émeute et les soirs d'élections.

Zola, par la suite, dans ses généreux contes de fées humanitaires, publiés sous des noms qu'on donne à présent aux cuirassés: Travail, Vérité, Fécondité, a réhabilité l'homme du peuple, exalté les vertus ouvrières, idéalisé le forgeron, le paysan, l'instituteur, et peint avec des couleurs fort sombres le monde bourgeois, mais, à l'époque de l'Assommoir, il a tracé un si vilain tableau des mœurs du peuple qu'il a pu passer pour avoir fait œuvre de réaction et de diffamation sociale. L'Assommoir, où l'on ne voyait que des pochards et des prostituées, apparut à la fois comme une caricature et comme une satire de la classe ouvrière.

Malgré ma vive admiration pour Zola, malgré le respect qu'on doit avoir pour une œuvre de la force de l'Assommoir, il est difficile de ne pas reconnaître que cette peinture des existences et des mœurs ouvrières est peu flatteuse pour la population laborieuse. Plus on l'estimera exacte, plus cette reproduction de la vie faubourienne apparaîtra blessante et même injurieuse, pour les modèles. Elle donne trop d'arguments aux antipathies bourgeoises, et l'on s'explique ainsi pourquoi Zola, honni légendaire comme pornographe et irrespectueux envers le clergé, la morale et le capital, a paru longtemps suspect aux milieux démocratiques. Son tableau, du reste, péchait par l'exactitude. Il n'y a pas que de la débauche et de l'ivrognerie dans les faubourgs, et les ouvriers laborieux, sobres, rangés, sont encore en majorité. Sans cela, Paris ne serait qu'un assommoir géant et qu'un colossal asile d'aliénés.

Les personnages de l'Assommoir, en mettant à part Coupeau et Gervaise, qui devaient symboliser et synthétiser la déchéance morale, matérielle et sociale de l'ouvrier, conséquence de l'atavisme et de l'alcoolisme, sont tous des ivrognes, des coquins, des brutes. Bibi-la-Grillade, Mes-Bottes, Bazouge, voilà des êtres indignes, abrutis par la fréquentation de l'assommoir du père Colombe; tous sont happés par la machine à saouler et pas un n'échappe au monstre. L'auteur n'a fait d'exception que pour deux des comparses de son drame: Lantier et Goujet. Ceux-là seuls ne sont pas des pochards. Mais ces sobres héros sont, l'un méprisable et l'autre ridicule. Exceptionnellement aussi, l'auteur a donné des opinions politiques au souteneur: il est républicain. Grand merci pour la République de cette recrue!

Ici, une critique s'impose: si l'Assommoir était une vaste fresque ouvrière, brossée d'après nature, à larges touches, avec crudité, et d'un pinceau brutal, souvent, mais peinte aussi en pleine pâte de vérité; si les modèles avaient été observés dans toute leur réalité, l'artiste n'eût pas manqué de donner une place, et au premier plan, à ces ouvriers parisiens si connus, si répandus: le vieux travailleur, à barbe grisonnante, ancien combattant de 48, plein des souvenirs de la barricade, évoquant les journées tragiques de juin, l'émeute de la faim, maudissant Cavaignac, et narrant les atrocités commises par les petits «mobiles», féroces gamins, fils d'ouvriers défenseurs des bourgeois. Ce type existait alors, et très net, très accusé. Il manque. A côté de lui, il eût fait figurer le socialiste rêveur et utopiste, ayant mal et trop lu Proudhon, énonçant de chimériques projets, construisant, avec des matériaux imaginaires, une cité future idéale et humanitaire, où seraient réalisés les plans fantaisistes des Cabet et des Considérant, fondateurs de fantastiques Icaries. Il eût aussi dessiné les silhouettes familières aux hommes de la génération qui assista à la chute de l'Empire, du jeune ouvrier froid, pincé, aux lèvres minces, lisant beaucoup, pérorant avec âpreté, n'allant au cabaret que pour y rencontrer des amis politiques, recherchant les postes de secrétaire ou de trésorier de groupes, organisant des cercles d'études sociales, et préparant, avec une flamme intérieure, révélée par l'éclat sombre des yeux, la lutte finale du prolétariat. Zola ne l'a ni vu, ni même connu, cet affilié à l'Internationale, futur délégué au comité central de la garde nationale, communard ardent, combattant du fort d'Issy ou délégué à une fonction quelconque, destiné, s'il échappait à la fusillade, aux avant-postes, au massacre du Père-Lachaise ou à l'exécution sommaire de la caserne Lobau, à être déporté en Calédonie. L'ouvrier politicien, le socialiste doctrinaire et le militant révolutionnaire absents, la représentation de la vie ouvrière se trouve incomplète et l'Assommoir n'est qu'une ébauche inexacte des mœurs et des passions de la population parisienne. Et l'estaminet clos, aux carreaux brouillés, le lupanar-café dont le numéro géant flamboyait autrefois, sur les boulevards extérieurs, à Monceau, la Patte de chat, à Rochechouart, le Perroquet gris, et ainsi de suite à la file, raccrochant au passage, les samedis de paie, l'ouvrier rentrant des Ternes à la Villette. Zola complètement l'a négligé, oublié. C'est pourtant, comme le cabaret, un des endroits démoralisateur de la classe ouvrière.

Lantier est un personnage flou, vague, impersonnel sans être typique, dessiné de chic, d'après le Jupillon de Germinie Lacerteux. En lui donnant des idées et des préoccupations politiques, Zola a encore commis une erreur, et ajouté à l'inexactitude du tableau. Presque tous les ouvriers, à l'époque où se place le drame de l'Assommoir, s'occupaient de politique, et étaient ouvertement hostiles au gouvernement impérial. Les votes des circonscriptions populaires en font la preuve. Malgré la pression administrative formidable et la puissance de la candidature officielle, les ouvriers de Paris nommaient alors députés: Jules Favre, Émile Ollivier, Ernest Picard, Garnier Pages, Darimon, les fameux Cinq, puis bientôt Jules Simon, Pelletan, Bancel, enfin Rochefort et Gambetta. Ceci prouvait la force de l'opinion démocratique et opposante dans les faubourgs. Ce n'étaient pas les seuls souteneurs qui battaient, avec des majorités écrasantes, les candidats du gouvernement. Bien au contraire, ces êtres à part dans la société, vivant comme en dehors de la population, dont ils ne partageaient ni les labeurs, ni les soucis, ni les préoccupations, étaient, en grande majorité, indifférents à tout ce qui se rapportait à la politique et aux affaires publiques. N'étant pas électeurs et sans domiciles stables, ils se désintéressaient des opinions et des luttes. Si, par hasard, ils témoignaient d'une préférence gouvernementale, c'était en faveur du régime existant: ayant pour principe de ne pas se mettre mal, sans nécessité, avec les autorités. Au moment des désordres provoqués dans la rue par la police, à la fin de l'Empire, ce furent les souteneurs, descendus de Ménilmontant, qui formèrent les contingents des fameuses Blouses Blanches: Lantier, certainement, se fût trouvé parmi eux.

Ajoutons que ce personnage, le vagabond spécial, comme on dit aujourd'hui en termes judiciaires, assez facile à se représenter, et dont les exemplaires sont fort nombreux sous nos yeux, n'est pas non plus exactement observé, ni pris dans la réalité. Lantier, c'est l'homme qui débauche une femme mariée, établie, et qui l'entraîne à la ruine, à la déchéance, à la mort. C'est un traître de mélo. Ce n'est pas l'un de ces pourvoyeurs qui pullulent aux abords des ateliers, des magasins, des gares. Ils guettent les jeunes filles coquettes et frivoles, les provinciales venant à Paris, à la suite de couches, les domestiques sans places, les femmes lâchées par un amant volage, et, quand ils se sont emparés de ces proies faciles, ils s'efforcent, en les cajolant, en les brutalisant aussi, de les «mettre au truc», c'est-à-dire de les envoyer sur le trottoir ramasser, dans la boue de l'amour vénal, les subsides nécessaires à leur entretien, à leurs plaisirs. Beaucoup sont les amants de filles d'amour leur rapportant le salaire ignominieux, le jour de sortie de la maison close. Lantier, bien qu'exploitant la tendresse de Gervaise, la poursuivant, la dominant, agit plutôt en amant ordinaire de femme mariée, et ce n'est pas du tout le don Juan du «tas», pilotant et rançonnant la malheureuse ouvrière d'amour, qu'il change fréquemment, et avec laquelle il ne mène nullement l'existence du ménage à trois. Zola nous a donné un souteneur romanesque, idéalisé, fictif, après Gervaise, poursuivant Mme Poisson, ou toute autre femme mariée; les scombres du ruisseau ne le reconnaîtraient pas pour un des leurs. Ils ne lui permettraient pas de frayer dans leur bande. Un «paillasson», tout au plus pour employer un des termes de leur langage, et non pas un vrai «marle».

Comme Lantier, le personnage sympathique Goujet, est incomplet et exceptionnel. C'est le seul honnête homme du livre. Un parfait imbécile, ah! le sentencieux raseur et quel insupportable prêcheur. Zola avait un faible pour ce type, inventé par lui, de l'ouvrier prudhommesque et sentimental, pourvu de toutes les qualités du cœur, orné de tous les dons de l'esprit. On le retrouve dans plusieurs de ses romans. Ce Goujet, amoureux platonique et délicat de la chaude et ouverte Gervaise, et qui demeure toujours sur le seuil, hésitant et godiche, est introuvable dans les faubourgs. Pour avoir son modèle, il faudrait se reporter à l'époque où George Sand, cohabitant avec Pierre Leroux et s'imprégnant de son socialisme poétique, faisait s'adorer à distance les vicomtesses et les compagnons menuisiers, qui, entre autres singularités, avaient celle de n'avoir jamais donné de coups de varlope dans leur tablier d'innocence. Zola, en ses années d'apprentissage littéraire, avait beaucoup trop lu George Sand, et il lui en était resté une propension à supposer, comme l'auteur du Meunier d'Angibault et du Compagnon du Tour de France, qu'il existait, dans la classe ouvrière, à côté de crapuleux fainéants et de grossiers ivrognes, des êtres sensibles, sentimentaux, fidèles amoureux jamais récompensés, de chevaleresques Amadis de l'usine ou du chantier, avec cela tout bourrés de belles phrases sur l'honneur, la vertu, le travail, qu'ils débitaient à leur belle, ahurie, nullement pâmée, dont les lèvres, à la fin, s'entr'ouvraient, non pour un baiser ni pour un soupir de désir et d'abandon, mais pour laisser filer un simple et logique bâillement. Goujet, amoureux transi, est plus beau et plus bête que nature.