L'enfant guérie, il convient de remercier le médecin. La mère mène sa petite Jeanne chez M. Deberle. Une intimité s'établit. Il y a des liaisons fatales. La femme du médecin, Juliette, une caillette parisienne qui, selon la formule de nos légères aïeules, babille, s'habille et se déshabille tout le jour, et ne pense à rien autre, la reçoit fort gentiment. La gravité d'Hélène plaît fort à cette évaporée, qui court les premières représentations et les assemblées de charité, joue la comédie de salon, organise des ventes de bienfaisance, caquette au sermon ou coquette sur la plage de Trouville, et finit, faiblesse où le cœur n'est pour rien, par se laisser aller à un rendez-vous périlleux dans la chambre suspecte d'une maison douteuse. Elle accepte Hélène comme repoussoir. Elle la plaisante aussi. Elle la compare à son mari, le docteur, toujours quelque peu froid et posé. «Vous vous entendriez bien tous les deux», dit-elle en se moquant. Le moment n'est pas loin où cette hypothèse va devenir une réalité.

Il passe par la tête de cette éventée de Juliette, qui a la satiété des fêtes mondaines ordinaires, de donner un bal d'enfants. Le bal a lieu en plein jour, dans le grand salon noir et or, aux volets soigneusement clos, et entièrement éclairé, comme pour une fête de nuit. À un moment de ce bal d'enfants, les grandes personnes qui y assistent se trouvent dispersées, assises ou circulant çà et là. Le docteur Deberle rencontre Hélène. Ici un effarement réciproque. Elle tremble, et il frissonne. Il est derrière elle. Son souffle lui passe dans les cheveux. Elle sent qu'il va parler; elle n'a pas la force de fuir, et faible, vaincue, heureuse au fond, elle reçoit ce premier aveu, haleine embrasée qui la brûle:—«Je vous aime! oh! je vous aime!»

Voilà l'exposition terminée et le drame noué. La catastrophe est proche: l'aveu fait et subi, Hélène et Henri Deberle se sont trouvés séparés par les choses, autant que par eux-mêmes. Une sorte d'effarouchement des sens s'est emparé d'eux, et, sans s'éviter, ils n'ont rien tenté pour se rapprocher. Mais le mois de mai est venu. Un souffle tiède envahit la nature et les êtres. Le clergé, qui sait merveilleusement tirer parti des admirables accessoires que lui fournit l'inépuisable magasin du monde, use de ce mois et s'en sert pour une toute-puissante mise en scène. Il l'appelle le mois de Marie, et en fait la pieuse saturnale des fleurs fraîches écloses, des bonnes odeurs des feuilles vertes, des arômes qui caressent et des chants qui consolent. Aux voix des vierges se mêlent les senteurs des roses; l'orgue, l'encens, les cantiques rivalisent avec les moissons de bouquets et les gerbes de feuillages, pour célébrer Marie. Cette fête de la femme, cette fête de mai, attire, passionne et exalte les femmes. Le moment du renouveau est propice. La féminine nervosité, toujours prête à subir l'excitation, ébranlée par tout cet appareil décoratif plein d'art et de douceur, aspire les capiteuses ivresses du printemps. Une sorte de rut mystique pousse ces créatures impressionnables aux églises discrètes et parfumées.

C'est dans l'église qu'Hélène revoit Henri. Avec réserve tous deux se retrouvent. Ils évitent de paraître se souvenir de la scène vive et brusque du bal d'enfants. Un apaisement profond et une sensation nouvelle de passion réfrénée accompagnent ces entrevues. On ne se permet pas un serrement de main. On garde tout. Le cœur s'emplit à éclater. Pas un muscle du visage ne bouge. C'est là le bonheur de tous deux. Les forts et les chastes ont goûté de ces joies. Henri a beau se taire, Hélène l'entend. N'est-ce pas lui qui, d'une voix plus belle, chante, avec l'orgue, leur amour infini et leur volupté sans bornes? L'extase lui vient à entendre ces cantiques où débordent les passions divines, et elle ne peut s'arrêter quand elle a commencé à converser de ses amours, avec Marie.

Mais les extases célestes descendent et se prolongent sur la terre. Un soir, grâce à l'hypocrite intervention d'une vieille hideuse, la mère Fétu, qui retient Jeanne lui faisant l'aumône, Henri et Hélène se trouvent seuls, ensemble, dans la rue, et les mains des deux amants se rencontrent. Les voilà repris au piège éternel.

Cependant le mois de Marie s'achève, et il va falloir renoncer aux délicieux retours de l'église, quand Jeanne vient encore une fois servir de lien fatal entre ces deux êtres.

Une après-midi, tandis que sa mère, agenouillée à l'église, demeure abîmée dans ses rêveries sans fin, Jeanne, saisie par la fraîcheur qui tombe des voûtes, éprouve un sourd malaise, mais elle ne se plaint pas. Elle regarde trop attentivement et trop tristement les ouvriers qui démolissent cette chapelle de Marie, qui lui paraissait si belle, et qu'elle s'imaginait devoir durer toujours; son cœur se gonfle de chagrin à voir emporter les grands bouquets de roses qui fleurissaient l'autel. Quand la Vierge, vêtue de dentelles, chancelle et tombe aux mains des ouvriers, Jeanne jette un cri, chancelle et tombe comme la Vierge. Le terrible mal qui lui vient de son aïeule, la folle des Tulettes, la ramène à ce petit lit où, par une nuit paisible, à la clarté faible de la veilleuse brûlant sur la cheminée dans un cornet bleuâtre, sa mère dévêtue, au châle glissant, à la chevelure défaite, s'était rencontrée, pour la première fois, avec un homme dont le veston mal boutonné, laissait voir le cou nu.

Toute cette première moitié d'Une Page d'Amour est traitée avec un art de composition et une perfection de touche qu'on ne saurait surpasser. Tout y est à sa place, au point; pas une dissonance, pas une faute de perspective. Modestement, dans une courte mais ferme préface, l'auteur a été amené, par incidence d'ailleurs, à qualifier son livre, et il l'a défini ainsi: «œuvre intime et de demi-teinte.» Demi-teinte ne semble pas absolument juste: tout étant éclairé comme il convient.

Est-ce une figure de demi-teinte que cette épouvantable mère Fétu, geignarde hypocrite, fausse indigente, sensuelle, cupide, gourmande, Macette à l'eau bénite, marmottant, avec des yeux libidineux, des oraisons suspectes et des pollicitations équivoques, mêlant les choses de sacristie aux histoires du boudoir. Ce Mercure femelle, dont le caducée est un chapelet, provoque, au sortir de la chapelle, les rencontres entre les gens qui s'aiment et n'osent pas se le prouver. La pieuse proxénète les encourage, les excite, leur montre du doigt l'alcôve propice, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sans oublier d'ajouter: Ainsi soit-il! en tendant sa main crochue, façonnée à tous les vices et à toutes les recettes. Hélène, cette majestueuse et sereine veuve, aux lignes sculpturales, à l'attitude de déité douce, pensive et triste, n'apparaît-elle pas en pleine lumière, à toutes les pages du récit, avec tout son relief et toute son intensité de vie et de passion? Il en est de même des autres personnages, même de ceux du deuxième plan, comme le petit soldat Zéphirin, au dos rond, aux joues énormes, balourd et sentimental, rustre couvert d'un uniforme, meilleur à la cuisine qu'au camp, épluchant les légumes, astiquant les cuivres, ou ratissant le jardin, pour faire sa cour à la cuisinière Rosalie, qu'il épousera, peut-être, quand il aura son congé.

Je suppose qu'Émile Zola, en se servant de cette expression: «œuvre de demi-teinte», a voulu désigner une œuvre douce, où la passion a des sourdines, où les orages éclatent dans le lointain et ne font entendre qu'un roulement assourdi. En cela il se serait trompé. Une Page d'Amour, malgré son titre paisible, est l'un de ses romans les plus vigoureux. Si l'on n'y retrouve ni la crudité voulue de l'Assommoir, ni l'élégante brutalité de la Curée, ni la fièvre extatique de la Faute de l'abbé Mouret, la vie n'y est pas moins manifestée avec toute son outrance; les passions s'y bousculent dans les mêmes paroxysmes. Ce n'est pas absolument une œuvre douce et charmante que Une Page d'Amour, c'est une œuvre puissante, presque violente. Ne nous laissons pas abuser par les allures posées et de bon ton des personnages. Ils ne marchent point fendus comme des compas et poussant de tragiques exclamations; les sentiments qui les meuvent et les torturent en sont-ils moins véhéments? On ne voit pas leur sang couler, les blessures n'en sont pas moins profondes, et les coups bien portés à fond.