Descendez, la lampe de l'analyse à la main, dans cet étrange et maladif cœur de fille de onze ans et demi, qui s'agite, secouée par les crises spasmodiques de la chlorose à sa dernière période, et demandez-vous si ce drame n'est point poignant et terrible, qui, commencé au bord du petit lit de fer de la malade, trouve son dénouement au fond de cette bière d'un mètre et demi, où l'on couche pour toujours la petite morte?

L'art moderniste, que Zola désignait sous le terme aujourd'hui démodé de Naturalisme, par la simplicité et la puissance de ses moyens, parvient ainsi à montrer, dans leur puissante réalité, les drames de tous les jours, ceux qui se nouent et s'accomplissent sous nos yeux, et que souvent nous ne voyons pas, ou plutôt que nous ne voulons pas voir, habitués que nous sommes au fracas, à la mise en scène, aux oripeaux, aux grandes phrases et aux sentiments à panaches et à perruques. C'est par ce rayonnement universel de l'art moderne que l'épopée et la tragédie, jadis domaine exclusif des crimes et des passions des rois, sont devenus la conquête de la réalité. C'est par cette transfiguration puissante de la vie contemporaine que les souffrances et la mort d'une enfant de onze ans ont l'ampleur tragique du sacrifice d'une Iphigénie, victime, elle aussi, des crimes et des vices héréditaires. Deux êtres qui s'aiment, une petite fille qui souffre de cet amour et qui en meurt, il n'en faut pas plus au romancier pour laisser une œuvre belle et durable. N'a-t-il pas suffi, d'après Musset, pour que le néant ne touche point à Raphaël, d'un enfant sur sa mère endormi?

L'intérêt poignant qui se dégage d'Une Page d'Amour, gît tout entier dans la lutte affreuse qui s'engage dans l'âme de la petite Jeanne. La jalousie, une jalousie étrange, ronge cet enfant, comme le vautour le Titan. Sa souffrance renaît tous les jours.

Quand M. Rambaud, le notaire grisonnant, ami fidèle et amoureux patient d'Hélène, se déclare, et que Jeanne apprend que, si sa mère le veut, il sera à la maison, le jour, la nuit, toujours, cette question, d'une précocité terrible, lui monte du cœur aux lèvres: «Maman, est-ce qu'il t'embrasserait?» Sur la réponse d'Hélène: «Il serait comme ton père», Jeanne tombe dans une de ses crises nerveuses, et désormais Rambaud lui fera horreur.

Mais cette répugnance pour l'homme qui a demandé à épouser sa mère fait bientôt place à une nouvelle haine. Avec une perspicacité impeccable, Jeanne reconnaît bien vite qu'elle n'a pas lieu d'être jalouse de ce pauvre vieux Rambaud, car sa mère ne l'aime pas; mais elle a pressenti qu'un autre lui avait volé ce cœur maternel, que son égoïste affection veut accaparer tout entier. Elle a deviné le docteur. Alors elle ne veut même plus se laisser toucher par ce médecin qui la soigne. Elle lui dit: «Vous me faites mal!» et à sa mère elle crie: «Tu ne m'aimes plus!» Quand Henri et Hélène se trouvent réunis à son chevet, elle fait semblant de dormir, pour les surprendre. Quand ils s'éloignent, elle saute à bas du lit, pour les rejoindre. Éveillée, son œil soupçonneux ne les quitte pas un instant. Et elle n'éprouve un moment de satisfaction et d'apaisement que lorsqu'elle peut faire mille amitiés à Rambaud, devant le docteur, pour le rendre jaloux à son tour. Cette jalousie de l'enfant, cette répugnance envers l'homme qui peut embrasser sa mère est une trouvaille d'observation. Les passions toutes féminines de cette enfant maladive sont fouillées de main de maître.

Enfin, l'adultère se consomme. Un accident. La rencontre fortuite et décisive des deux amants est amenée d'une façon sobre et dramatique à la fois. Donc Hélène se trouve seule avec Henri, et l'acte s'accomplit. Hélène s'éloigne, surprise des baisers qu'elle vient de recevoir, et de rendre. En rentrant, elle trouve Jeanne toute blanche, dormant, la joue sur ses bras croisés, près de la fenêtre ouverte, les vêtements trempés par un orage formidable qui a éclaté sur Paris. La petite fille, que sa mère a laissée seule, pendant l'orage, a eu, durant ces longues heures d'attente, une sorte de vision. Intuition ou pressentiment, sa jalousie l'a éclairée. Elle a compris que quelqu'un prenait définitivement possession de sa mère. Alors, quand Hélène rentre, mouillée, crottée, harassée, Jeanne se recule, de l'air sauvage dont elle fuit devant la caresse d'une main étrangère. Son odorat subtil ne retrouve plus l'odeur familière de la verveine. Elle ne reconnaît plus la voix de sa mère. Sa peau même semble changée, et son contact l'exaspère. Elle se dit que sa mère n'est plus la même; que c'est bien fini, et qu'elle n'a plus qu'à mourir, et elle meurt en effet.

Pour la mère, quand elle sort du cimetière, pour fuir à jamais la présence de cet Henri, qui l'a prise pour une heure, et qui lui a pris sa fille pour toujours, afin sans doute de détruire toute pensée de retour subséquent, et peut-être aussi pour étancher une soif passionnelle, un besoin d'aimer et d'être aimée, qu'elle ne connaissait pas auparavant et qui la brûle maintenant, elle met sa main dans la main de ce brave homme grisonnant qui l'adore depuis si longtemps. Au bout d'un an, les époux, dans un voyage à Paris, entre deux emplettes, vont faire une visite à la fosse de la petite Jeanne, puis retournent à leurs affaires, à leurs plaisirs aussi.

Tel est l'épilogue impitoyable d'Une Page d'Amour. Le livre se termine avec cette simplicité et dans cette banalité paisible et cruelle, qui sont la vie même.

Il y a, dans cet ouvrage, pour moi l'un des meilleurs de Zola, celui où Balzac a été non seulement égalé, mais même, en maint endroit, dépassé, d'amusants et curieux personnages secondaires, comme le beau Malignon, dont l'amusante silhouette de gommeux, quelque peu naïf, se détache si nette et si vraie, ou comme cette Pauline, la grande sœur qui entend, les oreilles larges ouvertes, les légers propos mondains, et, à la veille d'être mariée, joue encore à la petite fille étourdie, bruyante et garçonnière; quelques tableaux, d'après nature, sont admirablement enlevés: les conversations oiseuses des bourgeoises élégantes en visite dans le jardin,—la soirée de Mme Deberle,—la scène d'amour dans la chambre rose, et aussi ce délicieux croquis de la petite Jeanne jouant toute seule à la Madame en course d'emplettes dans Paris, et faisant arrêter Jean, un cocher imaginaire, à la porte de fournisseurs invisibles. Deux scènes sont remarquables entre toutes: le bal d'enfants et l'enterrement.

À ce bal, le petit Lucien, le fils du docteur, et, comme tel, maître minuscule de la maison, est en marquis. Un mignon petit marquis, haut comme ça, avec l'habit de satin blanc broché de bouquets, le grand gilet brodé d'or et les culottes de soie cerise. De plus, orgueil inexprimable, il porte l'épée en quart de civadière. Comme un familier du Régent, il a le tricorne sous le bras, la tête poudrée. On lui a appris à saluer et à offrir le bras. Il est charmant. Il conduit à leur place, selon la leçon qui lui a été faite, d'un air tout à fait marquis, les petites laitières, les chaperons rouges, les espagnoles, les pierrettes qui font leur entrée dans le salon. Mais, quand sa petite amie Jeanne arrive, il n'offre plus le bras à personne, et lui dit brusquement et ardemment: «Si tu veux, nous resterons ensemble!»