Tout marquis doit avoir sa marquise, dame! C'est qu'aussi Jeanne est si charmante! Elle porte un costume de japonaise, la robe brodée de fleurs et d'oiseaux bizarres, tombant jusqu'aux pieds. Son haut chignon est traversé de longues épingles, et l'enfant, au fin visage de chèvre, semble une véritable fille d'Yeddo marchant dans un parfum de benjoin et de santal.

La fête enfantine se poursuit. Une bousculade joyeuse d'enfants bariolés, nappe de têtes blondes, où ondulent toutes les nuances du blond «depuis la cendre fine jusqu'à l'or rouge avec des réveils de nœuds et de fleurs». Puis c'est le goûter avec sa salle féerique, où sont entassés tous les gâteaux, toutes les sucreries que la plus inventive gourmandise peut faire concevoir, «un goûter gigantesque, comme les enfants doivent en imaginer en rêve, un goûter servi avec la gravité d'un dîner de grandes personnes». Après le goûter, c'est la danse: spectacle fantastique et charmant que «ce carnaval de gamins, ces bouts d'hommes et de femmes qui mélangeaient là, dans un monde en raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies du roman et du théâtre. On aurait dit le gala d'un conte de fées, avec des amours déguisés pour les fiançailles de quelque prince charmant.»

Comme contraste à ce tableau d'une couleur si délicate, et si vive à la fois, voici l'enterrement de la pauvre Jeanne. Autour du corbillard de l'enfant doivent prendre place des petites filles. Selon l'usage, on les a habillées de blanc. Elles sont joyeuses dans leurs jolies robes neuves, et descendent au jardin, en attendant l'heure du convoi. Une volée d'oiseaux blancs lâchés. Hélène, la mère douloureuse, les aperçoit, et un souvenir cruel la frappe en plein cœur. Elle se rappelle le bal de l'autre saison, et la joie dansante de tous ces petits pieds. Toutes ces fillettes en robes blanches lui apparaissent dans leurs joyeux costumes: laitières, chaperons rouges, alsaciennes, folies et marquises. Mais une manque à la folle ronde, l'étrange et maladive Japonaise au chignon élevé, traversé de longues épingles… Et, plus tard, au retour du cimetière, quand il s'agit de donner à goûter à toutes ces petites filles blanches, un goûter presque aussi beau que celui du bal, Lucien n'offre-t-il pas à une autre petite fille, sa nouvelle amie, blanche et frêle, qu'on nomme Marguerite, et qui a de fins cheveux d'or pâle, de rester avec lui et d'être sa petite femme, puisque Jeanne n'est plus là?…

Un personnage étonnant, qui tient une large place dans le drame, la place du Chœur dans les tragédies d'Eschyle, assiste à toute l'action, témoin impassible et acteur inconscient, c'est Paris.

Avec hardiesse, Émile Zola a fait entrer Paris, la ville énorme, dans le cadre étroit de son œuvre. Il a donné un premier rôle au Trocadéro, et fait de Sainte-Clotilde, une utilité. La Seine, les buttes Montmartre, les cimes vertes du Père-Lachaise, les verrières blanches du Palais de l'Industrie, la coupole ventrue des Invalides, le carré morne du Champ-de-Mars, tout cela prend part aux événements, donne une sorte de réplique muette aux sentiments des personnages. Ces tableaux du Paris extérieur, vu par masses et de haut, sont des fresques brossées avec une largeur et une sûreté de main étonnantes.

À la description de ce Paris monumental, qu'Hélène et sa fille voient du haut des pentes du Trocadéro, vient s'ajouter l'étude large et minutieuse à la fois des ciels, ces ciels de Paris, si variés, si mobiles et si beaux! Il en est deux ou trois descriptions, notamment celle du coucher de soleil qui termine la deuxième partie, qui sont éclatantes de couleur et de vérité. L'analyste ici fait place au peintre, comme, en maint endroit de chacun de ses livres, le grand poète qu'il y a dans Émile Zola reparaît sous le romancier.

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L'œuvre a paru en feuilleton dans le Gil-Blas en 1886. C'est une étude d'un tempérament d'artiste que la difficulté de l'exécution étreint, roue, torture, et finalement abat, dans l'impossible réalisation de son rêve, dans l'irréalisable matérialisation de sa pensée. Lutte d'un Jacob avec l'Ange, où Jacob ne se relève jamais vainqueur.

Zola, avec son intensité d'observation et son acharnement à disséquer le sujet étalé sur sa table anatomique, ne montre pas seulement l'abîme terrible qui sépare l'œuvre conçue de l'œuvre accomplie. Avec Claude Lantier, le peintre, il analyse aussi l'homme de lettres et nous met à nu, dans son Pierre Sandoz, victime fatale, passive, presque inconsciente de l'Idéal, luttant avec le Travail, les ravages du cancer de l'œuvre.

On a dit qu'il s'était dépeint lui-même dans Pierre Sandoz. Il est évident qu'il a prêté à son écrivain, laborieux, régulier, absorbé par sa tâche, quelques-uns des sentiments, peut-être des regrets, qui ont dû traverser son âme. Comme Pierre Sandoz, Zola s'est isolé, s'est confiné dans le labeur, et a vécu, pour ainsi dire, en dehors du monde. Tels les fanatiques religieux, dans les forêts de l'Inde, dans les cellules du moyen âge. Il y a de l'anachorète et de l'alchimiste dans Zola: du Faust aussi. Il a sans doute traduit, ou plutôt confessé ses plus intimes rêveries, quand il fait dire à Pierre Sandoz, racontant son existence confisquée par la production, acharnée et rétive, qu'il a vu l'œuvre à faire lui prendre sa mère, sa femme, tout ce qu'il aimait, lui voler sa part de gaieté; le hanter comme un remords; le suivre à table, au lit, partout!