L'obsession de l'œuvre entreprise, qui vous martèle la cervelle, et vous étourdit l'âme, au point de la rendre sourde aux plus sonores commotions extérieures, cette absorption de l'homme par la chose, qui seule peut-être produit les grands artistes, et les grandes œuvres, Zola la connut. Mais est-il le seul de ces malades du travail, de ces intoxiqués de la pensée? Flaubert, lui aussi, est descendu dans son œuvre comme le gladiateur dans le cirque, avec le secret sentiment qu'il serait vaincu, mais avec la volonté aussi de lutter, ferme et droit, jusqu'au bout, se préoccupant seulement, quand ses forces seraient épuisées, et que le monstre se relèverait, plus terrible, enfonçant plus avant les ongles dans la chair, d'avoir le soin de se tourner, une dernière fois, vers le César Public impassible dans sa loge, et de tomber avec grâce.
Comme le Pierre Sandoz de Zola, Flaubert a lutté désespérément contre l'œuvre. Tour à tour, il l'étreignait comme une maîtresse adorée, et la piétinait comme un ennemi. Il s'est épuisé dans cette double bataille. Lui aussi est mort de l'effort, et, lui aussi, n'avait vécu que pour mourir ainsi. Comme Claude Lantier et comme Pierre Sandoz, Flaubert a eu sa vie volée par le Travail et par l'œuvre. La femme non plus n'a pas existé pour lui. Il n'avait pas le temps d'aimer, et les plaisirs courants du monde, les distractions, les bonnes causeries entre amis, les flâneries au soleil, le long des quais ou les siestes béates dans la profondeur des divans, lui semblaient de mauvaises actions, des détournements et des abus de confiance, au détriment de l'œuvre.
Cette existence de Sisyphe roulant son rocher jusqu'à ce que le bloc vînt écraser le manœuvre, cette claustration intellectuelle de l'artiste, ce servage cérébral, qui n'est pas tout à fait volontaire, qui n'est pas à tout fait fatal non plus, car il a parmi ses causes l'accoutumance, c'est la matière de ce roman intime, une étude philosophique plutôt que sociale ou biologique, sujet esthétique beaucoup plus que romanesque. Il ne s'agit plus ici de la peinture d'un milieu moderne, ou du tableau d'un groupe social, comme dans l'Assommoir ou dans la Curée. L'Œuvre est inscrite dans la nomenclature sérielle des Rougon-Macquart; en réalité, la famille névrosée, dont les divers rejetons supportent chacun un roman de Zola, ayant tous des professions diverses, et vivant dans des milieux distincts, pourrait demeurer étrangère à cette histoire intime des luttes, des espoirs, des projets, des efforts, des tâtonnements, des triomphes secrets, et des désespérances cachées d'un artiste, et ce n'est que par une supposition, non par nécessité, ni intérêt, que l'auteur a fait parent des Rougon et des Macquart le peintre Claude Lantier. L'œuvre n'est même plus un roman conçu dans la forme ordinaire de l'auteur de l'Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, qui est avant tout objective; c'est un livre où l'analyse intérieure remplace la description purement extérieure.
Le sujet de l'Œuvre a été déjà maintes fois traité. Depuis qu'il y a des artistes, toujours de leurs poitrines se sont échappés des sanglots, et les plus beaux cris des poètes sont peut-être ceux que leur arrachait la Forme rebelle et l'impuissance à la vaincre. Pétrus Borel, quelques jours avant de succomber à une insolation, en Algérie, trouvait sa plus belle imprécation dans un appel désespéré à la Muse inerte et froide, qu'il s'évertuait en vain à ranimer, et dont il étreignait inutilement les bras de statue. Musset, le moins poétique des poètes, mais le plus philosophique peut-être, Musset, qu'Émile Zola, peu liseur de vers, a cependant beaucoup pratiqué, a donné lui aussi cette note douloureusement désespérée. Combien d'hommes ignorés, méconnus, éconduits, se sont reconnus, et se reconnaîtront dans Pierre Sandoz, l'écrivain qui s'accouche avec des fers, et, quand c'est fini, quand la délivrance est accomplie, éprouve non pas une jouissance, non pas un soulagement, mais le sentiment de son infériorité, de sa faiblesse, de son avortement. C'est l'histoire des merveilleuses pommes d'or des Hespérides, métamorphosées brusquement en navets ridicules, entre les bras qui précieusement les serraient. Mais Zola, avec une vigueur renouvelée à chaque page, a su rajeunir ce thème philosophique, un peu vieillot. Il est parvenu à tirer des effets nouveaux et surprenants d'un refrain banal, et il a, sur la quatrième corde, improvisé des variations délicates ou brutales, donnant le frisson à tout l'être. Virtuose psychique, avec un archet invisible, d'une douceur infinie, promené sur les fibres tendues de tout cerveau d'artiste, il a joué une fantaisie cruelle et douce, dont chaque créateur, peintre, sculpteur, écrivain, semble avoir fourni le thème.
Tout ce qui pense, tout ce qui écrit, tout ce qui agit, quiconque porte en soi une idée à réaliser, un rêve à faire descendre du ciel sur la terre, tous les créateurs, sans qu'il soit besoin d'être manieur de cordes, brosseur de toiles, gâcheur de terre ou noircisseur de papier, tous les laborieux et tous les espérants, l'homme politique qui s'épuise à la tribune et escalade fiévreusement en imagination le pouvoir entrevu, comme Lantier apercevait sa tête de femme, dans une brume décevante et séductrice à la fois, le savant qui, penché sur la mort, le microscope à la main, se tue à chercher la vie, l'inventeur comme le marin, le missionnaire comme l'apôtre socialiste, tous ceux qui ont voulu escalader l'Olympe, Prométhées hardis, et en sont redescendus, n'ayant plus trouvé, au lieu de l'étincelle rêvée, qu'un tas de cendres froides, avec le vautour aiguisant ses serres, tous ces argonautes de la pensée, tous ces chercheurs de toisons d'or, qui sont nombreux sous le soleil, éprouveront toujours, en lisant l'œuvre de Zola, cette sensation cruelle, et en même temps attirante, que connaît le malade incurable, à qui tombe sous les yeux un livre de médecine où son mal est traité.
L'Œuvre est un manuel de clinique cérébrale, un formulaire de pathologie esthétique. Il ne guérira personne, ce traité, d'ailleurs, car ceux qui sont atteints du mal de Claude Lantier et de Sandoz, non seulement ne voudraient pas être guéris, mais, s'ils n'étaient pas malades, s'ils étaient comme les autres hommes, bien portants et bons vivants, consentiraient-ils à vivre? Sans la souffrance qui les ronge, et les ravit, ils dédaigneraient de faire jusqu'au bout l'étape vitale, pour eux devenue sans but, comme sans intérêt.
V
LA TERRE.—LE MANIFESTE DES CINQ.—LA BÊTE HUMAINE.—LA DÉBÂCLE. —LE DOCTEUR PASCAL.
(1887-1892)
La Terre fut publiée en 1887.