C'est, avec l'Assommoir, le livre de Zola qui a soulevé le plus de protestations; une surtout fut retentissante, celle des «Cinq» qu'on trouvera plus loin. Des critiques passionnées se produisirent, à l'apparition de ce roman, qui n'étaient pas toujours injustes. Là aussi, la trivialité du style choqua et motiva les haut-le-cœur. Les personnages de la Terre, comme ceux de l'Assommoir, s'expriment en des termes crus qu'ils ponctuent à la façon du père Duchesne. Peut-être le paysan n'emploie-t-il pas couramment un vocabulaire aussi épicé. Il m'a semblé, parmi les rustiques que j'ai rencontrés, que, sauf dans la colère, au cabaret, ou aux champs avec des animaux rétifs ou vagabonds, le langage du cultivateur était plutôt réservé; les phrases sont incorrectes, mais sans gros mots. L'antique soumission au seigneur, aux gens du roi, aux propriétaires, a transmis aux gens de la terre cette modération du verbe. L'auteur, en usant de verbes gros et de termes souvent orduriers, a voulu éveiller en nous l'idée de la grossièreté paysanne. Ce n'est pas la sténographie du discours qu'on tient aux champs, ni la reproduction comme au phonographe des propos qu'échangent les campagnards, mais seulement un procédé de rhétorique, un artifice d'écrivain, destinés à nous donner la perception mentale des allures, du tour d'esprit, de la pensée des rustiques. Et cette rhétorique rurale heurta, comme la faubourienne dans l'Assommoir, les oreilles sensibles et les esprits délicats.
Mais ce qui nuisit le plus à la Terre dans l'opinion générale, ce fut le personnage de Jésus-Christ. D'abord le choix du nom semblait un défi à des sentiments, en somme respectables, et comme une bravade inutile. On peut être libre-penseur, anticlérical militant, ou athée convaincu, toute la gamme de l'irréligion, sans pour cela tourner en dérision le nom des fondateurs de croyances. Bouddha, le Christ, Mahomet, Luther, Calvin peuvent être maudits, combattus, critiqués et dépouillés par la science de tout caractère surnaturel, mais, par leur génie, par leur action sur l'humanité, et, pour quelques-uns, en considération des outrages et des supplices que leurs contemporains leur infligèrent, ils ont droit à une certaine déférence de la part des générations. On peut les nier, les proscrire de l'enseignement et les bannir de la cité, mais poliment. Ce sobriquet de Jésus-Christ est, il est vrai, assez courant dans les campagnes. On le donne volontiers aux compagnons ayant de longs cheveux roulés, couleur acajou, le nez droit et la barbe blonde foncée, en pointe, d'après l'imagerie populaire des descentes de croix, bien que, dans la réalité, le Christ, étant né à Bethléem, d'origine judéo-syrienne, dût avoir, comme tous ses compatriotes, les cheveux noirs, le teint bronzé, l'aspect d'un Arabe moderne. Zola assurément a rencontré un rustre barbu répondant à ce signalement légendaire et gratifié de ce surnom. Ce n'était pas un motif suffisant pour l'introduire dans son livre. Ce paysan se fût appelé Nicolas ou Jean-Pierre, que le tableau de la vie rurale aurait eu le même coloris, la même vraisemblance.
Mais, en passant condamnation sur ce nom fâcheusement choisi, il est difficile d'admirer, au point de vue purement littéraire et naturaliste, la conception de ce Jésus-Christ, personnage flatueux. Il est véritablement un trop puissant Éole. L'auteur semble l'avoir pourvu, après coup, de ce talent spécial qu'un monstrueux histrion a fait, tout un hiver, applaudir du public parisien. Le pétomane, dont Zola se fait le Barnum, ne révèle sa vocation qu'à la page 314 du volume. Jusque là rien ne faisait prévoir ce déchaînement de sonorités intestinales. On avait, jusqu'à ce point du récit, plusieurs fois aperçu, mais non entendu, le musical paysan; toujours il s'était retenu. Chez le notaire Baillehache, au marché, dans les scènes de partage et de chicane, il avait gardé un silence de bonne compagnie. Tout à coup il se lâche. L'idée de faire pétarader Jésus-Christ dans son œuvre a dû venir à Zola, non pas en écoutant le rossignol dans les arbres de Médan, mais probablement en regardant pousser les rames de haricots de son jardin.
Étrangement, ce Jésus-Christ et ses sonorités fournissent à Zola le thème lyrique, le leitmotiv où sa virtuosité se manifeste, qu'il a placé dans chacun de ses romans: ainsi se développent la marche des fromages du Ventre de Paris, le festin impérial de la Curée, les orages sur Paris de la Page d'Amour, la culbute réitérée des herscheuses dans les galeries et par les fossés de Germinal; la Terre a la symphonie des crépitements.
Rarement Zola a montré un lyrisme plus excessif. Cette constatation, souvent répétée dans ces pages, de son exubérante imagination, de sa méridionale, on pourrait dire marseillaise exagération, se trouve ici démontrée, sans atténuation.
Zola ne s'est pas contenté de pourvoir son tempétueux Jésus-Christ des outres d'Éole, il l'a aussi armé de la foudre de Jupiter tonnant. Quand le maigre huissier Vineux se présente à lui, porteur de pièces, prêt à signifier un acte du greffe, Jésus-Christ résiste et s'arme. Comme autrefois les seigneurs insoumis, accueillant du haut de leurs tours à créneaux par une détonation, plus bruyante que meurtrière, des lourdes bombardes cerclées de cuivre, débuts de l'artillerie, la sommation au nom du roi, le rebelle se dresse, épique, arrogant, intrépide. Les hostilités commencent. Jésus-Christ lève, à sa façon, l'étendard de la révolte. Il se contente de lever la cuisse. Ici je cite:
Pan! il en fit claquer un d'une telle sonorité que, terrifié par la détonation, Vineux s'étala de nouveau. (L'huissier avait déjà été foudroyé par un premier bombardement.) Cette fois son chapeau noir avait roulé parmi les cailloux. Il le suivit, le ramassa, courut plus fort. Derrière lui les coups de feu continuaient. Pan! Pan! sans un arrêt; une vraie fusillade au milieu de grands rires qui achevaient de le rendre imbécile. Lancé sur la pente ainsi qu'un insecte sauteur, il était à cent pas déjà que les échos du vallon répétaient encore la canonnade de Jésus-Christ. Toute la campagne en était pleine, et il y en eut un dernier formidable, lorsque l'huissier, rapetissé à la taille d'une fourmi, là-bas, disparut dans Rogues…
Ce passage, avec l'elliptique incorrection du Un absolu, est caractéristique. Quelle lentille que cet œil de Zola, quel tympan multiplicateur aussi! Comme sa prunelle de myope grossissait les objets! Quelle puissance d'acoustique avait son oreille! Cette canonnade de son Jésus-Christ fait songer à Valmy; c'est excessif. L'auteur a certainement vu trop énorme, et entendu trop fort.
J'ai signalé cette outrance dans un article de l'Écho de Paris au moment de l'apparition du livre, en 1887. On me pardonnera de me citer moi-même, car cet article me valut une intéressante lettre de Zola, qu'on trouvera ci-après, et suscita de nombreux commentaires dans la presse:
L'auteur, disais-je en examinant le cas de son Jésus-Christ, a traité l'infirmité de son rustre, comme Camoëns décrivant l'ouragan des Luciades, comme Virgile sa tempête de l'Énéide. Le naturalisme est ici fort loin de la nature. Il est arrivé à plus d'un, sans doute, par mégarde, faiblesse ou sans-gêne, de laisser échapper une détonation, comme ce Jésus-Christ, mais qui donc, eût-il tous les huissiers de France et de Navarre à ses trousses, eût pensé, à l'aide de cette artillerie que chacun porte en soi, mettre en fuite le plus poltron de ces corbeaux, ou même effrayer les moineaux pépiant dans les brandes!