Nous sommes dans une période de transition, comme toutes les périodes dites décadentes, malades de progrès, d’industrie, de science. Nous sommes dans un siècle de démolition ; « une poussière de plâtre emplit l’air, les décombres tombent avec fracas. » Plaise à Dieu qu’ils ne se trompent pas ceux qui ajoutent avec Zola : « Demain, l’édifice sera reconstruit » !

Nous vivons dans la fièvre : il nous faut des œuvres fiévreuses. Comme le dit le chef de l’école naturaliste, « nous nous plaisons à fouiller dans les plaies, à descendre toujours plus bas, avides de connaître le cadavre du cœur humain ». On ne veut plus vivre dans le convenu ; on repousse les banalités doucereuses du mensonge. Vaut-il pas mieux traiter cette société énervée par les « fortifiantes brutalités de la vérité ? »

Et alors on voit paraître des livres que nul n’aurait osé signer autrefois. Le lecteur, peu à peu habitué par les journaux qui racontent tout, finit par ne plus se choquer de rien. Et on s’accoutume si bien à la littérature malsaine que c’est, comme on la dit, le livre honnête que l’on cache et que l’on rougit de lire.

On se laisse entraîner par le courant, car cette littérature a sa grandeur, sa force. « Cela vous monte à la tête, comme un vin puissant ; on s’oublie à lire, mal à l’aise et goûtant des délices étranges. » La théorie artistique le proclame : peu importent l’hygiène, la santé morale — il faut du vrai, du vécu ; on veut retrouver un homme dans chaque œuvre, et l’on sait bien que l’homme a des bassesses. « Une œuvre d’art est un coin de la création vu à travers un tempérament. » Voilà la grande formule. Peu importe que ce tempérament soit plus ou moins ardent, plus ou moins libertin.

Zola, avec sa franchise qui ne recule devant rien, le dit bien haut, et presque toute l’époque le répète après lui : « J’aime les ragoûts littéraires fortement épicés, les œuvres de décadence où une sorte de sensibilité maladive remplace la santé plantureuse des époques classiques. Je suis de mon âge. »

Et malheureusement tous, nous sommes de notre âge : et qui sait même où nous irons, à force d’être de notre âge ?

La théorie de Zola est fort simple : point de héros, des hommes. La vie doit être étalée, racontée telle qu’elle est, dans sa banalité comme dans ses brutalités. L’intrigue habilement nouée, le deus ex machinâ, ces ressources de la scène, sont écartées ; c’est le journal quotidien, par doit et avoir, des faits. La nouvelle école, « lasse des héros et de leurs mensonges, s’est aperçue qu’elle n’avait qu’à se baisser, à déshabiller le premier passant venu, pour faire du terrible et du grand ». Oui ; mais le premier passant venu est souvent, presque toujours, l’être banal, commun, étranger à ce « terrible » et à ce « grand » qui attachaient et passionnaient dans le roman d’autrefois, ce roman relégué par les nouveaux venus dans l’armoire aux jouets cassés, aux amusettes d’enfants.

Émile Zola veut laisser dans le roman le moins de place possible à la création. « Le don de voir est moins commun que celui de créer. » Zola ne voit point le sophisme : l’auteur qui crée a vu déjà ; l’étude de l’individu et l’observation des détails lui sont indispensables pour la conception du type et de l’ensemble. Zola pousse à fond son idée, ingénieusement suivie d’ailleurs. « De même qu’autrefois on disait d’un romancier : il a de l’imagination, je demande qu’on dise aujourd’hui : il a le sens du réel. »

Les romans seront ainsi de fortes pages d’étude ; leur intérêt sera dans la nouveauté des documents et l’exactitude des peintures. Ils seront enfin le « procès-verbal humain » que rêve la nouvelle école.

Le romancier que veut être Zola, il nous l’a dit en deux lignes : « Celui qui a le sens du réel, et qui exprime avec originalité la nature en la faisant vivre de sa vie propre… »