L’Astrée a rendu à la langue française un grand service en la tirant du pathos. Car les périodes trop fleuries, les expressions prétentieuses, n’empêchent pas le style d’être coulant, vif, aisé, même par moments ingénu, simple, et d’une grâce facile. C’est de la véritable prose française. La phrase se balance harmonieusement sans être trop longue. On a souvent cité le début, cette jolie description du pays du Forest et du Lignon. En mille endroits, le style est délicieux, d’une pureté parfaite. On a dit que d’Urfé avait préparé la langue dont allaient se servir les maîtres, la langue pure et élégante de Racine ; et cela ne semble pas exagéré.

Mais l’œuvre de d’Urfé, celle dont il faut le plus lui être reconnaissant, est celle qu’il a accomplie avec l’hôtel de Rambouillet. L’influence que son roman a exercée sur les mœurs est incontestable ; cette société polie, raffinée du XVIIe siècle, que nous admirons, a copié l’Astrée. C’est à d’Urfé qu’on est redevable de toutes les élégances de sentir et de penser du siècle de Racine. C’est grâce à lui que l’on vit à Paris, au Louvre, à Chantilly, à l’hôtel de Soissons, s’ouvrir de véritables cours d’amour ; la société déjà mise en goût de vertu par l’exemple de la marquise de Rambouillet acheva de se convertir à l’amour honnête qui lui paraissait si séduisant et prit de belles leçons de morale en écoutant la parole grave du druide Adamas qui, dans l’Astrée, fait toujours entendre la voix de la raison et de la vertu tolérante.

Allons chercher dans M. Zola lui-même une expression qui peint bien ce que fit d’Urfé : « il planta les petites fleurs bleues de l’idéal dans la brutalité des désirs. » Et qui sait ? peut-être est-ce grâce à lui qu’Henri IV, le roi joyeux viveur, peu délicat en fait d’amour, eut sa petite fleur bleue, lui aussi ! Il aima une fois platoniquement, le libertin Béarnais ; il conçut un pur amour, une respectueuse adoration pour la charmante Mme de Guercheville qui sut, avec une fermeté douce, le repousser. Et pourquoi ne pas reconnaître l’influence de l’Astrée, lorsqu’il lui écrit, à la veille d’une bataille : « Si je meurs, bien vous puis-je assurer que ma pénultième pensée sera à vous, et ma dernière à Dieu, auquel je vous recommande, et moi aussi… » ?

II

Peindre la société qui lut l’Astrée — société d’élite cantonnée dans quelques salons, dont rien ne vit plus, placée maintenant au vrai point de vue pour l’observateur que n’agitent plus les passions, qui ne cherche plus à défendre les thèses du moment, — est en somme chose aisée. Mais donner la physionomie de l’heure présente, de l’heure qui sonne pour une société démocratique étendue à l’infini, où tout se mêle, se confond, — paraît plus difficile. Ce n’est plus un petit coin qu’il faut montrer, la société n’est plus composée d’un seul groupe lettré et délicat, c’est tout un monde énorme qu’il faudrait étudier. Cela devient presque impossible.

Il importe cependant, après avoir replacé d’Urfé dans la société qu’il anime, de camper dans son siècle, dans son milieu, Émile Zola. Ce sera l’étudier d’après ses principes mêmes.

Quel changement apporté par deux siècles ! Un abîme profond s’est creusé, dont les rives, maintenant lointaines, ne paraissent pas avoir pu être autrefois réunies.

La poésie et ses banalités tendres, la galanterie exquise dont le nom lui-même a été profané odieusement, toutes ces douces inutilités dont le souci du positif, le goût du pratique et du réel n’ont rien à faire, ont été balayées. La place est nette ; et le siècle dans son orgueil, se pare de ces ruines croulantes ; il se glorifie de sa vieillesse ; les décadences n’ont jamais été portées avec une telle fierté ; les hontes s’avouent. Bien vieille en effet cette société qui a tout vu, tout appris sans s’instruire, qui a essayé et brisé tant d’outils, qui se raille des enthousiasmes des sociétés jeunes, à qui reste seulement le culte de la matière, du tangible ! On ne se laisse plus bercer par les contes bleus, par les rêveries poétiques. On pense moins qu’on ne compte. Nous vivons sur une table de Pythagore, pour emprunter l’expression d’une héroïne de M. Dumas, un des contempteurs les plus âpres, les plus impitoyables de son siècle. On ne s’amuse pas, on jouit. Les goûts ont fait place aux besoins, les désirs vagues d’idéal, de bonheur vrai, aux appétits dont la brutalité s’affiche.

On est loin certes des rubans et des dentelles ; il n’y a plus d’élégance, ou du moins ce n’est qu’une élégance extérieure, superficielle (bien contestable d’ailleurs), qui masque à peine le fond de grossièreté, la parfaite inélégance dans les façons de sentir et de penser. La notion de l’amour a subi l’atteinte de cette dépravation générale, le culte chevaleresque est disparu, son rite ridiculisé !

Surprenez quelques-uns des madrigaux qu’adressent les jeunes hommes aux jeunes femmes d’aujourd’hui ; vous n’aurez certes pas à en admirer la discrétion, l’expression contenue : ils sont le plus souvent d’un cynisme à peine déguisé, et le désir s’y exprime plus que l’amour. Car on entre maintenant de plain-pied du monde où l’on ne respecte pas les femmes dans celui où on est obligé à des égards — on passe de l’un à l’autre si rapidement d’ordinaire qu’on n’a pas le temps toujours de changer d’habitudes, de langage. L’argot a envahi peu à peu les salons. Ne valait-il pas mieux la belle langue pure, un peu cérémonieuse, d’autrefois — ou même le jargon des précieux ?