Bien que l’espoir en soit ôté…

Par toutes ces fadeurs, par tout cet artificiel, le roman devait plaire. Chacun alla habiter en imagination ce pays de Forest qui, tel que d’Urfé le dépeignait, paraissait si bien fait pour des gens frivolement amoureux, avec son paysage de décors, joli et frais, comme peint, et ses grands arbres dont les troncs noueux se couvrent d’inscriptions rimées, de chiffres entrelacés, et ces fontaines, ces grottes merveilleuses, ces apparitions de nymphes dans le feuillage… O le ravissant pays ! n’est-ce pas le pays du Tendre lui-même ? La nature y est complice, truquée, comme nous dirions aujourd’hui : un petit bois s’offre toutes les fois qu’on en a besoin ; sous les pas des couples enlacés le sol se feutre d’un gazon épais ; le soleil se couche à propos, la lune éclaire au bon moment, des rochers tapissés de mousse prêtent pour s’asseoir à deux une place engageante ; et les vieux arbres sont creux, pour servir de boîte aux lettres…

Ce petit coin délicieux où tout, par une divinité invisible, a été arrangé pour qu’on s’y aime à l’aise, devait paraître un paradis à cette société qui subordonnait tout à l’amour. Car on était alors parfait amant, et rien de plus ; tout autre sentiment que celui d’honneste amitié était étouffé. A tel point que lorsqu’Astrée perdit ses parents, « ce ne fut pour elle un faible soulagement, pouvant plaindre la perte de Céladon sous la couverture de celle de son père et de sa mère ». Le petit calcul de la tendre bergère n’est-il pas du dernier touchant ? Et d’Urfé nous conte cela naïvement, sans y rien voir de mal. Il semble, d’après ces deux lignes négligemment jetées, que les liens de famille au XVIIe siècle n’étaient pas très resserrés.

Comme dernier élément de succès, notons les allusions contemporaines. Mais il faut se garder de voir dans l’Astrée un roman à clef. On a voulu tout expliquer ; cela paraît absurde. Ce qui est vrai, c’est qu’Henri IV est représenté sous les traits d’Euric, roi des Wisigoths, Bellegarde sous ceux d’Alcidon ; la belle Daphnide n’est autre que Gabrielle d’Estrées.

Si après avoir expliqué le succès de l’Astrée nous voulons le constater, cela nous est facile dans tous les écrivains du temps. Ce fut un des seuls romans qui, devant le clergé lui-même, trouvaient grâce. Pierre de Camus, évêque de Belley, adorait d’Urfé. François de Sales lui-même en fut l’admirateur. L’Histoire littéraire des Bénédictins dit qu’Honoré d’Urfé tira les romans de la barbarie dans laquelle ils avaient végété jusqu’alors. Les esprits les plus graves furent séduits : Honoré d’Urfé exerce sur toute la littérature classique une grande influence. Patru savait par cœur trois volumes de l’Astrée, et La Fontaine en faisait ses délices, malgré sa peur des grands ouvrages. Il a dit de d’Urfé :

Étant petit garçon, je lisais son roman,

Et je le lis encore, ayant la barbe grise.

Boileau en a fait un bel éloge : « d’Urfé a soutenu, dit-il, l’intérêt de sa longue pastorale par une narration également vive et fleurie, par des fictions très ingénieuses et par des caractères aussi finement imaginés qu’agréablement variés et bien suivis. »

Longtemps après l’apparition du livre, la vogue de l’Astrée était extraordinaire dans les salons, dans le monde. Un honnête homme est tenu de savoir son Astrée : on peut le questionner. Et même cela devient un passe-temps, un jeu de société : « Chez l’abbé de Gondy on se divertissait entre autres choses à s’écrire des questions sur l’Astrée, et qui ne répondait pas bien payait pour chaque faute une paire de gants de frangipane… » Il ne fallait pas se tromper sur les aventures de Céladon et de Sylvandre ; on devait, pour être du bel air, en connaître tous les détails. Ce genre de succès, très mondain, restreint dans les limites des salons, ressemble peu à celui qu’obtiennent aujourd’hui les romans d’Émile Zola. Voit-on, dans une réunion élégante, au thé de cinq heures d’une mondaine, ces dames se distraire à poser des questions sur les aventures de Gervaise ou de Coupeau ?…

Ce succès ne fut pas seulement français. Il s’étendit dans toute l’Europe. Honoré d’Urfé reçut, vers 1624, une lettre fort curieuse, adressée par 29 princes ou princesses, 19 grands seigneurs ou dames d’Allemagne, qui ayant pris les noms des personnages de l’Astrée avaient formé l’Académie des vrais amants, une réunion pastorale à limitation de celles du roman. Datée du « carrefour de Mercure », elle le suppliait de prendre pour lui le nom de Céladon.