Toutefois la description chez d’Urfé n’a pas les mêmes caractères que chez Zola. Elle n’est pas toujours vivante comme celles que Zola s’efforce de faire. Car la nouvelle école essaie de faire une traduction de la nature, comme dit Zola, qui respire « dans ces frissons notés, ces chuchotements balbutiés, ces mille souffles rendus sensibles… ».
« C’est injustement rapetisser notre ambition que de vouloir nous enfermer dans une manie descriptive n’allant pas au delà de l’image plus ou moins peinturlurée. »
Ce qui multiplie aussi les descriptions chez les romanciers de l’école naturaliste, c’est l’amour passionné de la nature ; ils en sont arrivés à mettre une âme dans tout, à faire souffrir le paysage pour ainsi dire. C’est là ce qui distingue bien leurs descriptions de celles de d’Urfé. « La passion de la nature nous a souvent emportés, et nous avons donné de mauvais exemples par notre exubérance, par nos griseries de grand air. Rien ne détraque plus sûrement une cervelle de poète qu’un coup de soleil. On rêve alors toutes sortes de choses folles ; on écrit des œuvres où les ruisseaux se mettent à chanter, où les chênes causent entre eux, où les roches blanches soupirent comme des poitrines de femme à la chaleur de midi. Et ce sont des symphonies de feuillages, des rôles donnés aux brins d’herbe, des poèmes de clartés et de parfums. S’il y a une excuse possible à de tels écarts, c’est que nous avons rêvé d’élargir l’humanité, et que nous l’avons mise jusque dans les pierres du chemin. »
Ce n’est évidemment pas avec cette poésie de la matière que d’Urfé dépeint. Mais il semble pourtant qu’il ait compris la description comme Zola, lorsque celui-ci la définit « un état du milieu qui détermine et complète l’homme. » Dans l’Astrée, les héros sont toujours placés dans un certain milieu ; on décrit avec soin le fond sur lequel ils se meuvent, et aussi leur manière de se mouvoir. D’Urfé peint toute chose avec une extrême vérité qui étonne lorsqu’on le lit aujourd’hui, et paraît toute moderne. Il montre ses personnages, et note soigneusement tous leurs mouvements, tous leurs gestes. On ne les entend pas seulement, on les voit parler : « Se tournant vers moi, comme souriant, elle dit en penchant dédaigneusement la tête de son côté. » Il y a dans l’Astrée des petites scènes que l’on pourrait mimer. Si nous ouvrons au hasard un roman de Zola, nous trouvons ce moyen employé ; ainsi dans une Page d’Amour l’arrivée du soldat, « le petit bonhomme bêta » cherchant dans sa poche la lettre qu’on lui a confiée. Tous ses gestes sont notés ; on les suit jusqu’au dernier, très trivial, de se taper sur les cuisses, désespéré. C’est là ce qu’on rencontre sans cesse chez d’Urfé. On voit bien la succession des mouvements de Galathée au moment où, assise entre ses deux compagnes, sur les rives du Lignon, elle aperçoit à travers les arbres Céladon évanoui :
« Parce qu’elle croyait d’abord que ce fut un berger endormi, elle étendit les mains de chaque côté sur ses compagnes… puis, sans dire un mot, mettant le doigt sur la bouche, leur montra de l’autre main, entre ces petits arbres, ce qu’elle voyait, et se leva le plus doucement qu’elle put pour ne l’éveiller. »
D’Urfé se préoccupe toujours de montrer les attitudes, de poser ses personnages, procédé encore tout moderne. Nous voyons Astrée « qui déjà s’étant assise sur un vieux tronc, le coude appuyé sur le genouil, la joue sur la main, se soutenait la tête et demeurait pensive… ».
Quand le berger et la bergère causent, assis l’un près de l’autre, tout comme un romancier d’aujourd’hui il nous montre l’endroit : « Un tertre un peu relevé, contre lequel la fureur de l’onde allait se rompant, soutenu par en bas d’un rocher tout nu, couvert en dessus seulement d’un peu de mousse… » ; et nous voyons le berger qui, tout en causant ainsi au bord de l’eau, distraitement « frappe dans la rivière du bout de sa houlette ».
S’il est vrai que sa description manque d’âme, n’a pas cette vie qui circule dans celle de Zola, et qu’on sent souvent, lorsqu’elle se prolonge, que l’auteur prend à la faire un « plaisir de rhétoricien », si elle ressemble à celle de Théophile Gautier, elle n’en est pas moins souvent gracieuse, et dément l’assertion de Zola qui nie qu’on ait décrit dans le roman au XVIIe siècle.
Cette description semble d’aujourd’hui : « Sur le penchant du vallon voisin, duquel ce petit ruisseau arrose le pied, il s’élève un bocage épais, branche sur branche, de diverses feuilles. Là, les arbres s’entre ombragent, épandus l’un sur l’autre, de sorte que malaisément pouvaient-ils être percés du soleil, et par ainsi au plus haut du midi même, une chiche lumière d’un jour blafard y pâlissait d’ordinaire. »
D’Urfé se rapproche encore de Zola par l’extraordinaire minutie, par l’amour du petit détail. Quand il peint les tableaux de la Grotte merveilleuse, il nous fait exactement voir la position de ses Amours. En voici un qui, « ayant mis la corde à un des bouts de l’arc, afin de la mettre en l’autre, baisse ce côté en terre, et du genou gauche plie ce côté en dedans ; de l’estomac il s’appuie dessus, et de la main gauche et de la droite, il tâche de faire glisser la corde jusqu’en bas. Cupidon est un peu plus haut, de qui la main gauche tient son arc, ayant la droite encore derrière l’oreille, le coude levé, les trois premiers doigts entre ouverts et presque étendus ».