Ne serait-il pas piquant enfin de montrer dans quelques descriptions d’Urfé naturaliste, d’Urfé aussi réaliste qu’a pu l’être Zola ? Voilà sans doute ce que peu de gens soupçonnent. Prenons cette vieille qui est dépeinte « une baguette en la main droite, un livre tout crasseux en l’autre, avec une chandelle… ». Les oppositions des ombres, les effets de la chandelle entre les obscurités de la nuit, sont notés comme par Zola lui-même : « le côté gauche du visage fort clair, la bouche entrouverte paraît par le dedans claire, autant que l’ouverture permet à la clarté d’y entrer ; le bras qui tient la chandelle, vous le voyez auprès de la main fort obscur, à cause que le livre qu’elle tient y fait ombre, et le reste est si clair par le dessus qu’il fait plus paraître la noirceur du dessous. »
Voici une page, la description d’un noyé, qui est du pur naturalisme, il n’y aurait pas un mot à changer pour l’introduire dans un livre moderne :
« Il avait encore les jambes en l’eau, le bras droit mollement étendu par-dessus la tête, le gauche à demi tourné par derrière et comme engagé sous le corps. Le cou faisait un pli en avant pour la pesanteur de la tête qui se laissait aller en arrière ; la bouche, à demi entrouverte et presque pleine de sablon, dégouttait encore de tous côtés ; le visage en quelques lieux égratigné, souillé, les cheveux qu’il portait assez longs si mouillés que l’eau en coulait comme de deux sources le long de ses joues ; le milieu des reins était tellement avancé qu’il semblait rompu, et cela faisait paraître le ventre plus enflé, quoique, rempli de tant d’eau, il le fût assez de lui-même. »
Le dernier trait est tout à fait remarquable : « Au même instant l’eau qu’il avait avalée ressortit en telle abondance, que Nyope eut opinion qu’on pouvait le sauver. »
Nous pourrions citer encore bien de ces descriptions. En quelques mots, d’Urfé nous montre le petit Sanymède « grasset, potelé, blanc, les cheveux dorés et frisés », ou un nègre horrible, « le visage reluisant de noirceur, les cheveux raccourcis et mêlés, la barbe à petits bouquets, la bouche grosse, les lèvres renversées et presque fendues sous le nez. » — Ce tableau de Saturne dévorant ses enfants prouvera que ce n’est point un paradoxe de soutenir qu’il y ait du naturaliste dans d’Urfé. Il nous montre le dieu « la bouche dégouttante de sang, pleine encore d’un morceau de ses enfants dont il avait un demi mangé en la main gauche, auquel par l’ouverture qu’il lui avait faite au côté avec les dents on voyait comme panteler les poumons et trembler le cœur… » L’enfant a la tête renversée, « les jambes élargies d’un côté et d’autre, toutes rougissantes du sang qui sortait de la blessure que ce vieillard lui avait faite, de qui la barbe longue et chenue se voyait tachée des gouttes de sang qui tombaient du morceau qu’il tâchait d’avaler. Ses bras et jambes nerveuses et crasseuses étaient en divers endroits couvertes de poils, aussi bien que ses cuisses maigres et décharnées ».
Ainsi, tout comme Zola, d’Urfé a eu la passion de décrire : il a introduit dans le roman le sentiment de la nature, que plus tard Zola ramène, après George Sand, en le concevant d’autre manière. Les deux romanciers ont ce même soin du menu détail, de la précision. Ils en arrivent l’un et l’autre à écrire de trop longues pages d’inventaire. Et ces descriptions auront sans doute la même fortune. Combien de celles de d’Urfé aujourd’hui nous paraissent insupportables ! Et pourtant elles durent intéresser autrefois, alors qu’elles montraient les choses de l’époque, qu’elles portaient sur ce qui plaisait. Que de descriptions chez Zola paraîtront aussi fastidieuses que celles de l’Astrée !
Nous cherchions quel caractère commun pourrait trahir en ces deux Provençaux leur pareille origine, pourquoi ne pas nous arrêter à ce goût très vif qu’ils ont tous deux de dépeindre, d’énumérer longuement, à cette habitude bien provençale de faire tout voir à celui à qui on raconte, de n’omettre rien ? Notre amour du pittoresque se révèle dans ces paysages vivement brossés, enlevés de verve. Et ne pouvons-nous pas reconnaître notre prolixité, notre bavardage légendaires, dans les interminables pages de description ennuyeuse, infatigable, vide ?
IV
Le roman sentimental confond la mièvrerie et la grâce, le subtil et le fin, le maniéré et le joli ; le roman naturaliste, la violence et la force, la brutalité et l’énergie.
L’un aboutit à la convention, à la fadeur, à la chimère ; l’autre à l’exagération ou à la médiocrité. On peut dire des rapports du roman sentimental et du roman réaliste ce que M. Paul Bourget dit de ceux du roman réaliste et du roman piétiste, qui est aujourd’hui le dernier terme du roman idéaliste : « Chacun d’eux n’est pas seulement coupable de ses propres fautes ; les premiers doivent répondre aussi des réactions antilittéraires chez ceux que révoltent leurs tableaux trop crus ; les autres, par leurs fades inventions, redoublent chez les esprits énergiques le désir d’étonner le lecteur par le scandale… »