Or qu’on vienne leur annoncer aujourd’hui, je dis même aux mieux informés : « Edmond Rostand a débuté, non point, comme on l’a dit, par un vaudeville, ce qui est déjà du théâtre, mais par un essai critique en prose, et non pas sur deux auteurs dramatiques, mais sur deux romanciers », ils s’étonneront, s’informeront des conditions où cet essai a paru, de son sujet, de sa valeur ; ils voudront des explications ; ces explications, en tête de ces pages, qui sont rééditées aujourd’hui par les soins d’Édouard Champion, voici que je dois donc les donner à la curiosité du public.

Pour bien comprendre il n’est que d’évoquer un instant celle qui a formé le jeune génie d’Edmond Rostand bien plus qu’il ne s’en est lui-même rendu compte et qu’on ne l’a dit en parlant de lui, la bonne fée penchée sur son enfance pour lui donner tour à tour les plus brillants des dons poétiques, je veux dire la Provence. Car c’est elle qui lui fournit à la fois l’occasion, le thème, les personnages de ce premier essai et les qualités d’esprit qu’il fallait pour le bien traiter et qu’il devait appliquer ensuite à de plus glorieux travaux.

On sait assez qu’Edmond Rostand est né à Marseille le 1er avril 1868, mais quand on a donné ce premier détail biographique, on passe et l’on en vient à considérer tout de suite le collégien de Stanislas ou le jeune auteur des Romanesques. Aujourd’hui soyons plus attentifs à ses origines. Arrêtons-nous un instant à Marseille, devant cette maison de la rue Montaux, aujourd’hui la rue Edmond Rostand, où cet enfant s’éveille à la vie, devant ce vieux lycée où il prend contact avec les poètes, devant cette Académie de Marseille qui lui tend sa première couronne.

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Edmond Rostand est né à Marseille, non point par hasard comme cet Honoré d’Urfé qu’il évoque à ses débuts, mais d’une vieille famille marseillaise, et, mieux encore, provençale. Car c’est d’Orgon, ce gros village voisin de Saint-Remy, la patrie de Roumanille, de Maillane, la patrie de Mistral, que s’élève cette famille des Rostand. A Orgon, au XVIIIe siècle, nous savons qu’un Esprit Rostand — Esprit, le joli nom pour qui doit faire souche de poètes ! — est notaire royal. A la fin du siècle un de ses fils descend à Marseille, y fonde une maison pour le commerce des draps, y épouse une fille de Toulon, Marguerite Lions, dont il a huit enfants. L’un d’eux, Alexis, sera l’aïeul d’Edmond Rostand. Il a vingt ans quand la Révolution éclate ; il sert à l’armée des Pyrénées-Orientales, il est cité à l’ordre du jour pour être entré le premier dans une redoute ; à l’armée des Pyrénées-Orientales servait aussi un jeune homme de Maillane, qui s’appelait Frédéric Mistral. C’était le père du poète. Père d’un Mistral, aïeul d’un Rostand, ces hommes d’action, qui ont vu s’illuminer leur jeunesse à la lueur de si grands événements, ont conservé toute leur vie le goût de l’activité uni au respect des choses de l’esprit.

Les guerres finies, Alexis Rostand rentre à Marseille et dans la cité qui se réorganise occupe peu à peu une place éminente : juge et président du Tribunal de Commerce, maire de la ville de Marseille, président du Conseil général des Bouches-du-Rhône, fondateur et président de la Caisse d’épargne, auteur de nombreux mémoires, rapports et discours, il répand en tous sens une magnifique activité de grand travailleur et meurt en 1854, en sa quatre-vingt-sixième année, chargé d’ans et d’honneurs.

En même temps son frère Bruno commerce avec les Échelles du Levant. Un jour un riche voyageur vient le trouver, qui lui demande de noliser un brick à son intention, pour s’en aller vers la Palestine ; M. Bruno Rostand met à sa disposition un de ses meilleurs bâtiments, l’Alceste, commandé par le capitaine Blanc, du port de La Ciotat. On était en juin 1832 : le riche voyageur, qui voyait des fenêtres de l’Hôtel Beauvau l’Alceste se balancer dans le Vieux-Port, s’appelait Alphonse de Lamartine. Avec une gratitude émue le grand poète a cité dans son Voyage en Orient le nom de ce Bruno Rostand, qui « l’avait comblé de prévenances et de bontés, homme instruit, disait-il, et capable des emplois les plus éminents, entouré d’une famille charmante et ne s’occupant qu’à répandre parmi ses enfants des traditions de loyauté et de vertu ».

On voit assez ce milieu de bourgeoisie aisée et lettrée ; le fils d’Alexis, Joseph Rostand, est à Marseille même receveur des taxes municipales ; ses deux fils, Eugène et Alexis, le père et l’oncle d’Edmond Rostand, sont à la fois des hommes d’affaires et des artistes : Alexis Rostand, mort récemment directeur du Comptoir National d’Escompte à Paris, après en avoir longtemps dirigé la succursale à Marseille, et tout à la fois musicien estimé, auteur de mélodies et d’oratorios ; Eugène Rostand, économiste et poète.

Évoquons un instant sa figure ; aussi bien elle est à l’origine de ces pages que j’ai l’honneur de présenter au public lettré. Il les inspire directement et c’est par ses soins que, pour la première fois, elles voient le jour.

Économiste et poète, ai-je dit. Oui, poète mort jeune, à qui l’homme a survécu, poète qui s’est tu modestement, quand il a vu qu’un fils, infiniment doué pour la poésie, avait repris et amplifié le chant clair et sincère, qu’il avait essayé de moduler, sans autre prétention que celle d’apparaître un honnête homme, un amateur distingué. Ébauches, avait-il dit en 1865 ; la Seconde Page avait-il ajouté en 1866, livres simples et tendres, où l’on avait entendu les accents de l’amour et de la jeunesse ; les Sentiers unis, disait-il encore en 1887, pour désigner le livre de maturité où il notait les émotions plus profondes de la paternité auprès du berceau de ses filles et de ce petit garçon que tout le monde appelait Edmond et qu’il appelait, plus tendrement, Eddy.