Entre temps, humaniste, qui se souvenait d’avoir eu au lycée de Marseille un prix d’honneur et pour maître l’annotateur bien connu de Virgile, le latiniste Benoist, qui fut depuis à la Sorbonne professeur de poésie latine, il avait traduit Catulle en vers français, d’une façon charmante et telle qu’il est peu d’exemples d’une traduction aussi serrée et aussi élégante d’un auteur latin.
Mais, pris dans le tourbillon des affaires marseillaises, cet érudit, ce poète abandonne Catulle pour devenir président de la Caisse d’épargne, qu’avait fondée son grand-père Alexis, et puis de je ne sais combien d’œuvres diverses, et pour collaborer au Journal des Débats, comme au Journal de Marseille. Cependant, en 1877, il a été élu membre de l’Académie de Marseille, et c’est par là qu’il mérite ici de nous intéresser le mieux.
*
* *
Nous voici en effet revenus au point de départ de notre brochure. Car ce jeune Edmond, qui est le fils d’Eugène Rostand, et qui a fait au lycée de Marseille, de la sixième à la rhétorique incluse, des classes fort brillantes, en récoltant un grand nombre de nominations et toujours des prix de français et d’histoire, présage d’une vocation pour le drame historique, voici qu’il est devenu l’élève de René Doumic au collège Stanislas, et puis, tout grisé de cette littérature qui l’a enveloppé dès l’enfance, enivré de lumière méditerranéenne, il songe, lui aussi, à devenir à Paris ce poète que nul ne demandait, comme il dit dans son excessive modestie, au risque d’y être un « Daniel Eyssette sans Alphonse Daudet ».
Mais, en ses débuts, nostalgique et presque dégoûté d’avoir à se faire « une place au soleil d’une ville qui n’a pas de soleil », de ce Paris où il fait un peu figure d’exilé, ses yeux se tournent, éblouis encore, vers sa ville natale.
Or un jour, en 1887, son père lui communique le sujet que propose l’Académie de Marseille pour le prix du maréchal de Villars, qu’elle décerne annuellement. Il est un peu bizarre, ce sujet, et il diffère notablement des bons travaux ordinaires que proposent aux concurrents bénévoles les Académies de province. Peut-être doit-on penser que c’est Eugène Rostand lui-même qui l’a soufflé à ses confrères : « Deux romanciers provençaux, Honoré d’Urfé et Émile Zola », le premier et le dernier de la série, l’un toute grâce et toute élégance, peintre d’une société raffinée, l’autre toute crudité et toute grossièreté parfois, miroir brutal du monde moderne en toute sa vulgarité. Quel intéressant contraste ! Quelle gageure à soutenir que cette comparaison paradoxale ! Et voici que, piqué au jeu, ce jeune homme de dix-huit ans se met à l’œuvre. Il aime la Provence, le passé que représente d’Urfé, et il n’est pas insensible au présent d’affaires et de négoces que représente Zola ; il retrouve en un tel sujet les goûts même, si divers, de sa race complexe.
Et puis obtenir le prix du maréchal de Villars à l’Académie de Marseille, ce n’est point déjà si mince honneur aux yeux d’un jeune homme qui, dès son enfance, a entendu parler avec éloges de cette digne compagnie, dont son père et son oncle font partie.
N’est-elle pas une des plus notables parmi les Académies de province ? Ces Académies de province, on les a volontiers ridiculisées. Elles n’ont pas toujours mérité qu’on se moquât d’elles à ce point. Au XVIIIe siècle la plupart d’entre elles poursuivent une tâche noble, belle, utile, qui est de représenter dans toute la France la culture française et de ne point la laisser se perdre dans les salons où paradent, après les Précieuses ridicules, bien d’autres beaux esprits de province. Au XIXe siècle leur tâche est plus austère peut-être, mais peut-être aussi plus utile ; par les recherches de leurs travailleurs, elles éclairent l’archéologie, l’histoire, la géographie régionales ; dans leurs mémoires reposent bien des documents, présentés parfois, je l’accorde, de façon maladroite, mais infiniment utiles à consulter.
En outre l’appréciation des valeurs littéraires ne leur a point manqué ; pouvons-nous oublier que l’Académie de Dijon a révélé Rousseau à la France et que l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, berceau du premier romantisme, a couronné, la première, Victor Hugo ?
L’Académie de Marseille, elle aussi, a quelques titres qu’elle peut faire valoir avec assez d’honneur. Elle fut fondée en 1726 par le maréchal de Villars, qui, l’année même de la victoire de Denain, avait été nommé gouverneur de Provence. En ces fonctions Villars s’était fait une vraie popularité qu’il aimait à cultiver ; il avait de l’affection pour sa « grosse ville » et ses « bons amis » de Marseille, comme il le disait ; il entretenait les rapports les plus cordiaux avec la Chambre de Commerce, qui, chaque année, à l’époque du carême, lui envoyait un quintal et demi de café trié, deux barils d’huile d’un quintal pièce, un baril de thon mariné, un baril de soles marinées, douze pots d’anchois, douze bouteilles d’olives.