Ces relations gastronomiques entre Villars et Marseille ne devaient pas être les seules ; il voulut satisfaire aussi aux exigences de l’esprit. En 1726 il fondait, sur le modèle de l’Académie française, dont il était membre, une Académie à Marseille, et cette même année, le 19 septembre, en séance solennelle, cette Académie était adoptée par l’Académie française. Fontenelle répondant au discours de Chalamond de la Visclède, le délégué de l’Académie de Marseille, disait amicalement :

« Votre Académie sera plutôt une sœur de la nôtre qu’une fille ; cet ouvrage, que vous êtes engagés à nous envoyer tous les ans, nous le recevrons comme un présent que vous nous ferez, comme un gage de notre union, semblable à ces marques employées chez les anciens pour se faire reconnaître à des amis éloignés. »

Par ces paroles il faisait allusion au tribut littéraire que l’Académie de Marseille s’était engagée à payer chaque année à l’Académie française, sous forme de vers ou de prose, tribut qui fut en effet fourni régulièrement pendant quelques années. Et puis, à la suite de quelques froissements, les rapports entre les deux compagnies subirent diverses fluctuations et finalement furent interrompus par la Révolution. Mais jusqu’alors les Académiciens de Marseille avaient eu, en principe, le droit de siéger avec les Immortels, aux séances de l’Académie française, quand ils étaient de passage à Paris. Il serait peut-être intéressant d’examiner aujourd’hui s’il ne serait pas opportun de renouer de tels rapports entre les Académies de province et l’Académie française.

Mais sans prétendre discuter ici cette question, bornons-nous à noter qu’après la Révolution le Provençal François Raynouard, le premier éditeur des Troubadours, secrétaire perpétuel de l’Académie française et membre associé de l’Académie de Marseille, avait essayé de rétablir de tels rapports que sa personnalité facilitait et qu’en 1831, en un jour d’exaltation, le plus glorieux des Académiciens d’alors, Lamartine, était solennellement reçu par ses confrères marseillais, quand il s’embarquait pour l’Orient, et leur laissait, en mémoire de cette réception, le magnifique poème par lequel il faisait ses adieux à la France et à Marseille.

Depuis l’Académie de Marseille a compté parmi ses membres associés bien des écrivains français, parmi ses membres résidants des hommes remarquables, et à côté des principales personnalités de la région, des hommes comme Joseph Méry, Joseph Autran, J.-Ch. Roux, Frédéric Mistral, que recevait solennellement, par un beau discours, Eugène Rostand, alors directeur de l’Académie, le 13 février 1887 : en cette même année 1887, quelques mois après, elle couronnait la première le jeune Edmond Rostand.

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Ce n’était pas seulement qu’elle saluât en ce jeune homme le fils bien doué d’un de ses membres les plus sympathiques, mais c’est aussi que ce travail, qu’elle récompensait ainsi, témoignait vraiment — on en jugera — des plus rares qualités par lesquelles devait se signaler un critique qui était en même temps un poète.

La poésie, il l’avait respirée, on vient de le voir, dès ses premières années dans sa famille et dans sa ville, dans son pays, « au pays, dit-il lui-même, de l’imagination toute-puissante, près de la mer chantante, sous le ciel bleu, dans l’air parfumé », sous la caresse d’un soleil, qui « d’une vieille rue grimpant dans un quartier sale, d’un groupe déguenillé, fait quelque chose de pittoresque et de saisissant », et, comme dira Chantecler, fait un étendard en séchant un torchon.

La Provence lui a donc donné, dès son enfance, « cette facilité de conter, cette verve, cet enthousiasme dans le récit qui le font vif, coloré, entraînant », et qu’il salue dans les écrivains dont il va parler. Elle lui fournit aussi les deux types sur lesquels cette imagination et cette verve vont s’exercer : Zola, né à Aix, où il a passé son adolescence et dont toujours le souvenir revient vers la vieille ville, qu’il appelle Plassans, et qu’il introduit dans ses premiers romans et dans quelques-uns de ses derniers ; Honoré d’Urfé, de race savoyarde, à dire le vrai, mais qui naît à Marseille, au cœur de la vieille ville, et qui va mourir, non loin de là, sur la Côte d’azur, à Villefranche.

Pour comparer ces deux écrivains si différents, il fallait toutes les ressources d’un esprit singulièrement ingénieux. Si l’étude de chacun de ces deux romanciers était relativement aisée, leur parallèle devenait périlleux. Je crois que c’est justement cette difficulté qui a tenté Edmond Rostand.