Qu’il traitât ce sujet parce qu’il y voyait une occasion facile d’avoir un prix littéraire, faisons-lui l’honneur de ne point le croire. Au reste, ce prix n’était pas tellement important ni glorieux qu’il eût mérité cette contrainte intellectuelle. Si donc ce jeune homme, cédant aux suggestions de son père, se laisse aller à traiter un tel sujet, c’est qu’il y trouve un certain intérêt littéraire, et la joie tout d’abord certainement de vaincre une difficulté.

Un tel esprit, durant toute sa carrière, loin de fuir ou de tourner les obstacles, les accumulera complaisamment devant lui pour avoir le plaisir de les franchir. Deux amoureux s’aiment quand ils se croient séparés par la haine de leurs pères et ne s’aiment plus sitôt que l’amour leur est permis ; un homme intelligent et laid emprunte, pour se faire aimer, le masque d’un beau garçon naïf ; un troubadour s’éprend d’une dame qu’il n’a jamais vue et meurt le jour qu’il la voit ; un coq croit faire lever le soleil et s’aperçoit qu’il n’en est rien ; autant de sujets impossibles pour la moyenne des poètes et qui sont pour l’esprit de Rostand de merveilleux excitants ; et la difficulté n’était sans doute pas moindre de mettre à la scène le Christ de la Samaritaine ou le fils de Napoléon. Sujets difficiles, et dans la façon de les traiter détails à chaque instant imprévus, surprise continuelle de l’épithète, de la coupe, de la rime, amour toujours éveillé de la chose rare, de l’effet inédit, de ce qui est subtil, fragile, irréel, des ombres et des fumées ; frère de ces ratés, de ces délicats qui ne peuvent traduire les finesses qu’ils sentent et qui gardent leurs œuvres en eux-mêmes, ne pouvant réaliser de trop magnifiques projets, de ces peintres que « désespère la toujours fuyante couleur », et descendant aussi de cette race des troubadours, qui avait poussé jusqu’à l’extrême limite le raffinement de l’amour et des termes par lesquels il s’exprime, — tel sera Edmond Rostand, tel il est, quand il se trouve à dix-huit ans excité par ce sujet paradoxal : comparer d’Urfé et Zola, le romancier de toutes les grâces et de toutes les subtilités amoureuses, celui de toutes les audaces et de toutes les vulgarités naturalistes. Voilà le parallèle qu’il trouve « piquant », l’opposition de cette ancienne glace, un peu estompée, peuplée de fantômes charmants, d’ombres confuses de bergers et de bergères, et de ce cruel miroir moderne, haut et clair, reproduisant tout avec un éclat dur, froid, implacable, — le contraste enfin de ces deux Provences, l’une ardente et sensuelle, cynique et dure, l’autre amollie, raffinée, italienne déjà, vraie gueuse parfumée, « parfumée avec d’Urfé, gueuse avec Zola ».

Cet exercice ingénieux enchante, à n’en pas douter, l’esprit d’Edmond Rostand et si l’on sent assez qu’il connaît bien l’œuvre de Zola, (son Flambeau d’ailleurs ne dédaignera pas le mot populaire et parfois le mot cru), mais qu’il l’aime assez peu, tout en lui rendant beaucoup mieux justice que les gens de son monde vers 1887 n’avaient coutume de le faire, par contre on sent qu’il adore parler d’Honoré d’Urfé, comme sans doute il a pris plaisir à le lire, « à la Bibliothèque de Marseille, dans l’édition de Toussaint de Bray, qui date de 1610 », nous dit-il.

On devra y songer, toutes les fois qu’on voudra parler de Cyrano : à dix-huit ans Edmond Rostand a lu Honoré d’Urfé. Combien de gens de lettres, d’universitaires, de spécialistes même peuvent-ils se vanter d’en avoir fait autant ? Il a lu l’Astrée, non point par simple devoir de postulant consciencieux d’un prix académique, mais avec plaisir, on le sent à la façon dont il en parle, en soulignant d’un doigt complaisant les bons endroits. Et n’avoir éprouvé à cette lecture aucun ennui, si cela est normal au XVIIe siècle, à la fin du XIXe siècle cela est beaucoup plus rare et situe tout de suite un tempérament.

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Extraire donc ces premières pages d’Edmond Rostand des quelques rares bibliothèques provençales où elles étaient enfouies, sans que nul s’inquiétât de les relire, ce n’est point simple curiosité de bibliophile. Il y fallait ce bibliophile ; grâces en soient rendues à M. Auguste Rondel, qui, depuis des années, collectionne avec un soin pieux tout ce qui peut éclairer l’histoire du théâtre ; je dois à sa complaisance d’avoir lu, à quelques pas de la maison où naquit Edmond Rostand, cette brochure, où l’esprit du poète est né à la lumière de l’édition ; et tous les lettrés lui devront, maintenant, tout comme moi, de pouvoir les lire.

Mais ce n’est pas, je l’ai dit, simple curiosité ; à nous pencher sur de telles pages, nous surprenons à sa source même le génie d’Edmond Rostand. C’est dans un jardin de Provence, qui serait un peu semblable à ceux de l’Astrée, le premier murmure d’une fontaine où viendraient se mirer de jeunes romanesques ; c’est le clair de lune sur les quais de Tripoli, ou sur le balcon de Roxane ; c’est, dans le parc de Schœnbrünn, la fuite en pleurs de « la petite source ». Voici, en raccourci, soumises dès 1887 au jugement de l’Académie de Marseille, toutes ces brillantes qualités, qui, dans un soir de décembre 1897, vont éblouir Paris, la fantaisie joyeuse et déjà par instants étincelante, le goût du subtil, du rare, du précieux, la sentimentalité tendre, un peu d’ironie juvénile, sans insolence ni méchanceté, un joli cliquetis de phrases et de mots. Voici surtout l’évocation de toute cette charmante société du XVIIe siècle à son début, telle que l’ont faite l’Astrée et l’Hôtel de Rambouillet, le monde délicieux qui, dix ans après, entrera dans la figuration de Cyrano ou sera évoqué dans La Journée d’une Précieuse. Voici enfin ce grand amour de la lumière qui depuis les Musardises baigne l’âme de ce charmant lazzarone et la soulèvera jusqu’à la faire éclater, ouverte et chantante, dans les appels passionnés de Chantecler à la lumière.

Oui, très jeune, ce poète est déjà lui-même, et de là vient que, s’étant trouvé ainsi dès l’aube de sa vie il s’est imposé au public dès son aurore. On conserve dans sa famille un portrait de son enfance, dû à un peintre marseillais, où déjà les traits essentiels de sa physionomie sont dessinés. De même sa physionomie intellectuelle ; à dix-huit ans il est déjà ce qu’il sera plus tard ; dans cette œuvre de jeunesse, — et c’est son intérêt, — reconnaissons déjà une sorte de poème subtil et lumineux.

Tel quel cet essai obtient en 1887 le prix du maréchal de Villars. J’imagine les Académiciens de Marseille se penchant sur ce travail, un peu inquiets peut-être de certains tours paradoxaux de pensée et de style, mais agréablement impressionnés tout de même par les grâces charmantes de l’ensemble ; je les vois félicitant avec une cordialité toute marseillaise M. Eugène Rostand, qui accepte avec une satisfaction modeste ces félicitations, dont le murmure flatteur salue le premier succès de son fils. Il veut prolonger ce succès : ce travail ne doit pas rester dans l’ombre d’une Académie ; il le publie dans le Journal de Marseille, et, profitant de sa composition typographique, il en fait une brochure, qui paraît en 1888 ; et est le vrai début d’Edmond Rostand dans le monde littéraire ; deux ans plus tard ce nom devait reparaître en tête d’un volume de vers, publié par l’éditeur Lemerre, et qui s’appelait Les Musardises ; cinq ans plus tard sur la verte brochure, que l’on vendait dans les couloirs du Théâtre-Français aux représentations des Romanesques.

Il n’y a pas, on le voit, de solution de continuité ; si le début d’Edmond Rostand, à le juger par sa forme extérieure, n’a aucun rapport, nous l’avons dit au début, avec le genre qui a fait sa gloire, cependant ne nous laissons point tromper par les apparences et, plus exactement renseignés maintenant, saluons dans le jeune lauréat de l’Académie de Marseille le futur auteur de Cyrano et de Chantecler. S’il est vrai, comme il l’a dit lui-même, que « l’âme des coutelas rêve dans les canifs » et qu’il ne faut pas prendre « des essais pour des diminutifs », soyons assurés que ce n’est pas diminuer le génie d’Edmond Rostand que de publier cet essai, où l’on entend déjà vibrer les accents les plus intimes de son âme et de sa poésie.