Sans doute il faut se garder d’aller trop loin, et de vouloir découvrir des rapports étroits entre le vieux roman sentimental et le roman nouveau. Mais les étudier l’un en face de l’autre, indiquer même avec discrétion un parallèle, ne serait-il pas piquant ?

J’aurais devant moi deux toiles de maîtres différents, très éloignés l’un de l’autre, par exemple un Boucher et un de Nittis… Un peintre aurait beau me dire : « Cela n’a aucun rapport, — Boucher, l’artiste délicat, fade, et Nittis, le maître impressionniste, ne comparez donc pas ! » Je comparerais… ou plutôt, non, comparer n’est pas le terme exact, — je voudrais voir simplement ce que fait naître dans mon esprit cette rencontre, jouir du rapprochement, noter ce qu’il peut éveiller d’idées, ouvrir de points de vue, analyser tout ce que me fait éprouver de curieux le sentiment d’avoir là, à ma droite, l’impression du XVIIIe siècle, et là, à ma gauche, celle du XIXe

C’est pour cela que dans la liste des romanciers de Provence il paraît bien intéressant de considérer le premier et le dernier, Honoré d’Urfé et Émile Zola. N’est-ce pas plein d’attrait et de nouveauté de parler de l’un à propos de l’autre, de l’Astrée et de l’Assommoir, et de la série de l’Astrée à propos de celle des Rougon-Macquart ?…

D’Urfé et Zola ! Dans le contraste de ces deux noms, le génie de la Provence se révèle, plein d’âpreté et de violence, et aussi de délicatesse. Elle est le pays des amours ardentes et sensuelles, comme aussi celui des tendresses pures et platoniques, qui garde le souvenir d’un Pétrarque et d’une Laure de Noves. Il y a la Provence sauvage, fille aux cheveux fauves plantés drus sur une nuque puissante, brunie au soleil, superbe de santé, de sève débordante, aimant une langue forte et vraie, mais dure souvent et cynique… Et il y a aussi une femme d’une grâce amollie et presque énervée, raffinée de goûts, italienne dans son amour des douceurs et des concetti, d’un parler musical et enjôleur, ayant préféré à l’odeur simple et saine de ses lavandes les parfums quintessenciés et musqués… Et le mot célèbre nous revient en mémoire : la Provence nous apparaît bien ici comme la gueuse parfumée, parfumée avec d’Urfé, gueuse avec Zola !

I

On nous pardonnera sans doute une comparaison un peu subtile en songeant que ce n’est point impunément tout à fait, sans y gagner quelque recherche et quelque préciosité, qu’on lit l’Astrée d’Honoré d’Urfé. — Supposons qu’une très ancienne glace ait par miracle conservé l’image de tout ce qu’elle a reflété, que les profondeurs mystérieuses et endormies du vieux miroir se peuplent de fantômes charmants, d’ombres confuses de bergers et de bergères qui passent, entrelacés, couples touchants et fanés, d’un ridicule attendrissant ; et dans le cadre dédoré nous voyons saluer et sourire, avec des grâces vieillies, la société d’autrefois. Celle d’aujourd’hui nous apparaîtrait en face, reproduite dans une glace moderne, haute et claire. Il est bien évident que s’il s’agissait de comparer les deux glaces, nous serions amenés à comparer ce qu’elles reflètent, les deux sociétés. Nous parlerons donc de la société d’Honoré d’Urfé et de celle d’Émile Zola. Et nous pourrons ensuite nous occuper des miroirs, que l’on ne fait certes plus, aujourd’hui comme autrefois, courtisans et menteurs, prêtant des charmes, de la poésie, reflétant en beau, mais cruellement fidèles, reproduisant tout, avec un éclat dur, froid, implacable ; et il en est même quelquefois auxquels on reprocherait presque d’enlaidir.

C’est bien avant 1616, quoi qu’on en ait dit, que parurent les deux premiers volumes de l’Astrée ; la Bibliothèque de Marseille possède l’édition de Toussaint de Bray qui porte la date de 1610 : c’est vers 1608 que d’Urfé en dédiait à Henri IV la première partie.

Henri IV venait de rendre la paix à la France, et celle-ci, délivrée enfin des angoisses horribles de la guerre civile, respirait librement. C’était, comme après toutes les guerres meurtrières, ce brusque réveil des Amours dont a parlé le poète, des Amours qui vont refaire le sang tari. La nature prend sa revanche, et les campagnes dévastées, les champs foulés par les charges impétueuses reverdissent. C’est le grand renouveau : le mot « Je t’aime » paraissait avoir été oublié : mais voilà que les amants se le murmurent encore, lèvre à lèvre…

Parmi tant d’isolés qui pleurent

Ils se sentent mieux réunis…