Ils se blottissent mieux ensemble

Après tant de jours alarmants ;

Le retour du baiser leur semble

Plus doux que ses commencements.

Et la France entière est amoureuse. Tout le monde est gagné de mollesse. Le Béarnais donne l’exemple des galanteries. Bientôt ce n’est plus seulement un besoin de tendresse qui se fait sentir, c’est aussi un besoin de volupté. Chacun, avide de jouir, semble avoir pris pour règle de conduite la devise rabelaisienne : vivons joyeux ! Les croyances depuis longtemps sont ébranlées, et la morale achève de se relâcher.

Il est à craindre maintenant que cette société ne se rue aux plaisirs avec trop d’emportement, qu’elle ne se souvienne des leçons dégradantes de vice données par la cour des derniers Valois. On prévoit déjà la perte de toute décence, de toute pudeur… Mais voilà que cette effervescence paraît se calmer. L’Amour ne se ressent pas aussi longtemps qu’on l’aurait pu craindre des habitudes soldatesques prises dans les dernières années : ces farouches ligueurs qu’on s’attendait à voir aimer en reîtres, en lansquenets, se changent en gentilshommes polis, raffinés, parlant un langage tendre et gracieux, facilement résignés au rôle de soupirants platoniques.

Le vent des passions qui commençait à souffler en tempête est tombé tout à coup : ce n’est plus qu’une brise caressante et douce. Il flotte une odeur de bergerie. On entend le chalumeau soupirer un air pastoral. Dans la folie amoureuse tous les freins n’ont pas été brisés : ce n’est pas, de tous côtés, l’assouvissement bestial. Loin de là : on aime avec mille délicatesses, avec mille nuances ; on madrigalise à ravir, on emploie les plus adroits artifices, les plus infinies précautions pour déclarer sa flamme ; jamais on n’a mis tant de retenue dans l’expression d’un sentiment. C’est à ce moment enfin qu’on invente pour le parfait amour, le nom joli, le nom discret et chaste d’honneste amitié.

A qui doit-on ce bienfait d’un voile poétique et charmant jeté sur la brutalité des passions ? Qui a accompli l’œuvre difficile de cette réforme dans les mœurs ? C’est Honoré d’Urfé, à n’en point douter. Mais il est juste de dire qu’il fut aidé en cela par l’hôtel de Rambouillet : son roman a été porté vers le succès à la faveur du courant créé par la marquise et ses amis.

Tous ceux que blessait la grossièreté des mœurs, tous les délicats s’étaient réfugiés autour de Catherine d’Angennes, marquise de Rambouillet, qui fuyait, au fond de son hôtel, le spectacle d’une cour corrompue. Dès qu’une fois on avait été admis dans son intimité, on lui demeurait dévoué, on revenait sans cesse. On était irrésistiblement gagné par la séduction de cette créature exquise, d’un esprit cultivé, bonne, indulgente, nature affinée encore par la maladie, par la vie renfermée, qui fait se replier sur soi-même, penser, analyser. Dans cette société d’élite, les grands plaisirs étaient ceux d’une conversation à la fois sérieuse et enjouée, sur toutes sortes de sujets nobles et décents. C’est là que naquit cet art si essentiellement français de gaspiller l’esprit, de le mettre en monnaie courante, de l’éparpiller aux quatre coins d’un salon, avec une grâce désinvolte, comme si on en était trop riche, d’assaisonner les moindres paroles de cette denrée si rare. C’est là qu’on apprit à le mêler à tout ce qu’on dit, à le faire circuler dans la conversation qu’il rend alerte et pimpante, dans laquelle il sautille de mot en mot sans qu’on puisse le saisir au passage, qu’il anime, invisible, sans qu’on puisse dire derrière quelle métaphore, dans quel recoin de phrase il s’est niché, sans qu’on puisse le montrer du doigt à ceux qui ne l’ont point aperçu, senti passer, l’expliquer à ceux qui ne l’ont pas compris. En un mot, c’est là que pour la première fois, on causa, que l’on fit cercle autour des parleurs de profession, « poètes de devant de cheminée ».

Dans ce milieu, grâce aux femmes qui y fréquentent, le respect de la femme se conserve, le bon ton continue de régner, et on l’exagère même, par esprit d’opposition. La politesse chaque jour se raffine, on en complète le code. Et dans le demi-jour de la chambre bleue d’Arthénice, de ce sanctuaire où flotte le parfum discret de toutes les vertus mondaines, au milieu des jolies femmes et des fleurs dont aime à s’entourer la marquise, on parle d’amour dans un langage tout nouveau, qui a des pudeurs outrées, mais exquises ; chacun s’efforce, suivant un mot d’alors, d’épurer sa flamme, et l’on cherche en tout le fin du fin