Puisque, décidément, pour cette société revenue à l’Amour, il paraissait la grande affaire, l’occupation unique, il était bon qu’on lui donnât de la dignité en l’exigeant dépouillé de toute impureté, noble, fidèle, dévoué, sans mélange d’égoïsme, et qu’on l’érigeât presque en vertu ; il était bon qu’on s’occupât de l’analyser, de le quintessencier, que l’on consacrât du temps à l’étude de sa théorie, — autant de dérobé à sa pratique.
A ce beau monde délicat il fallait une lecture. Quel était l’ouvrage qu’on allait se passer de main en main, lire dans toutes les ruelles, discuter dans tous les ronds ?… Il a paru de tous temps de ces livres, autour desquels, dès leur apparition, se fait un grand remous de la curiosité, qui ont eu le bonheur d’arriver à propos pour saisir, pour dépeindre un état d’âme, dans lesquels toute une société aime à se reconnaître, se reconnaît avec enthousiasme. Il est difficile, pour ces romans, de dire s’ils ressemblent à la société qui fait leur succès comme le portrait au modèle, ou comme le modèle au portrait, — si l’exactitude de leur psychologie tient à ce que leurs héros pensent et sentent comme l’on pensait et comme l’on sentait alors, ou bien, simplement, à ce qu’il a été de mode, à leur époque, de sentir et de penser comme ces héros.
De nos jours, par exemple, nous savons que la jeunesse qui s’est reconnue dans le désespéré de Gœthe s’est surtout façonnée sur lui, et qu’il y a eu plus de Werthers après qu’avant la publication du roman.
L’Astrée fut pour le XVIIe siècle ce livre privilégié, copie et modèle tout à la fois. On l’attendait vaguement. L’École des parfaits amants avait besoin d’un manifeste. Il fallait à la jeunesse précieuse un héros sur qui se régler, le Céladon dont elle allait pouvoir imiter les manières de parler, sur les amours de qui elle pourrait arranger les siennes.
Pour plaire à ce public, le roman avait à réunir des qualités bien diverses.
Tout d’abord à ces gens sortant de la période agitée des guerres civiles plairait l’éloge de la vie tranquille, oisive, la peinture des bonheurs de la paix, de la vie des champs : la note devait être doucement attendrie ; on allait aimer à voir des pâtres conduisant leurs troupeaux, chantant comme Tityre à l’ombre des hêtres, disputant de leurs belles. Comme on s’adressait à des blasés, à des esprits déjà compliqués, il fallait se garder de faire une trop candide pastorale, une paysannerie trop vraie : le tableau devrait être artificiel, avoir la simplicité de convention des époques de décadence ; des amours de village, simplement contées, n’auraient point intéressé. Il fallait que les personnages eussent toutes les qualités de l’honnête homme, assez d’esprit pour discuter les problèmes de métaphysique amoureuse qui intéressaient alors. Il fallait que ces bergers fussent les « sophistes pointilleux » que Fontenelle a critiqués, et qu’on pût dire d’eux ce que la bergère de d’Urfé dit de ses parents : qu’ils n’ont point pris la houlette « pour n’avoir de quoi vivre autrement, mais pour s’acheter par cette douce vie un honnête repos ». Il fallait enfin, aux lecteurs d’alors, de cette sensiblerie de bon goût, de ce champêtre raffiné, de toutes ces fadeurs jolies. Après les Saint-Barthélemy, et les coups d’arquebuse dans les rues, et les égorgements impitoyables, par ce besoin de réaction bien gaulois qui rejette à l’extrême de siècle en siècle nos mœurs, nos idées, nos goûts, on voulait de la bergerie, de l’Amaryllis de bon ton, le tout aimable, parfumé, fleurant bon… De ces désirs, de ces besoins naquit l’Astrée, qui leur donna satisfaction et élan. On ne saurait trop insister sur l’importance prêtée par l’époque à une œuvre qui la personnifait : notre histoire littéraire compte de ces identifications, mais point de plus étroite, de plus solennellement proclamée par le goût public, par les milieux et les cercles qui donnaient le ton et faisaient la mode.
L’Astrée fut exactement ce qu’on attendait, ce qu’il fallait pour intéresser. On voulait du sincère, du délicat ; d’Urfé sut en mettre partout. Aussi, me paraît-il se faire quelque illusion, lorsqu’il dit à Céladon, dans la lettre qu’il lui adresse en préface d’un de ses volumes : « Aimer comme toi, c’est aimer à la vieille gauloise, comme faisaient les chevaliers de la Table Ronde, ou le beau Ténébreux. » A la vieille gauloise ! le mot est charmant ; il exprime à ravir « ce train d’amour qui allait », comme dit Marot dans son gentil rondel, si simplement, si naïvement « au bon vieux temps »… Mais Céladon aime beaucoup plutôt à l’italienne ; j’allais écrire à la provençale ; c’est un raffiné, un littérateur en amour, il a lu Pétrarque et s’en souvient dans les sonnets qu’il adresse à sa belle. Il est de l’école de Ronsard, nourrie de l’antiquité classique ; il n’a pas cependant l’allure trop raide de celui-ci, et je reconnais souvent dans ce qu’il dit, n’en déplaise à certains auteurs, les grâces maniérées, les épiceries que la Pléiade reprochait à l’école des Melin de Saint-Gelais et autres poétereaux de cour. Le livre se ressent du séjour prolongé de son auteur en Italie. Il serait difficile de noter toutes les imitations qu’a faites d’Urfé ; elles servirent certainement au succès du roman, furent très goûtées des lettrés, qui savourèrent avec délices ce plaisir de reconnaître çà et là des fragments de leurs auteurs. Les prêtres apprécient pour cela particulièrement l’Astrée[a]. Théocrite et Virgile sont mis à contribution : Marini a fourni des concetti ; l’Aminte du Tasse et le Pastor fido se retrouvent par fragments. D’Urfé s’est servi aussi de la Filli di Seiri de Guidubaldo Bonarelli, de l’Arcadie de Sannazar, et enfin de toute la poésie de Montemayor. La fameuse Diane de Montemayor a été pour lui le modèle qu’il a réussi à dépasser.
Dès son apparition, le roman eut donc un succès éclatant, qui durant tout le XVIIe siècle ne se démentit pas. Les romans de chevalerie avaient fini leur temps : on n’en pouvait plus comprendre le charme naïf, la poésie très simple. On délaissait les insipides récits d’Ollenix du Mont-Sacré, et ce n’était plus qu’en bâillant, faute de mieux, qu’on lisait les Bergeries de Juliette, les Amours de Cléandre et de Domiphille. Dans ces compilations, le style était absurde, l’intérêt n’existait pas. On acclama le premier roman qui eût un réel mérite littéraire, qui valût non seulement par le style, mais par l’art de la narration, l’ordre, la régularité.
Ceux qui entreprennent de lire l’Astrée aujourd’hui sont rares ; cet ouvrage a eu pourtant des admirateurs, récemment encore. Jules Janin le disait à un Marseillais lettré[1] : il faisait de ce roman une de ses lectures préférées. On est découragé par la longueur, la diffusion. Aussi peut-on s’étonner que nous louions l’ordre et la régularité du développement. Sans doute le récit des amours d’Astrée et de Céladon s’embarrasse de mille autres récits, et l’auteur semble avoir cherché à rendre l’œuvre touffue. Ce roman dans lequel se serrent, s’entassent tant d’autres petits romans, nous paraît indigeste. Mais il faut avoir essayé de lire les romans qui précédèrent l’Astrée pour comprendre combien cette narration, qui nous paraît si embrouillée aujourd’hui, était simple, relativement. Un ordre très grand règne dans cette diffusion apparente ; tout cela s’enchevêtre avec art. La netteté subsiste, grâce à la disposition même adoptée par d’Urfé qui va régulièrement à la ligne lorsqu’il commence une histoire en dehors de l’action, et annonce, tout naïvement : Histoire d’Alcippe… Histoire de Sylvandre.