Il faut surtout saisir ce fait qu’à l’époque de l’Astrée on demandait seulement ceci : avoir beaucoup à lire. On ne lisait point, comme aujourd’hui, sans préférences, sans méthode, avec une envie dévorante de tout voir, de tout connaître, des appétits de curiosité jamais satisfaits. L’heure n’était pas venue encore du journal, du feuilleton, ces miettes du repas substantiel auquel s’attablaient nos pères. La vie de cour et de salon avait de calmes et longs loisirs ; on ne lisait point hâtivement, avec la crainte toujours de n’avoir pas le temps. Une lecture suffisait pourvu qu’elle durât, qu’elle pût occuper les veillées, être reprise à tous les intermèdes d’une existence que n’activait même pas l’émotion guerrière. Il ne fallait point non plus l’angoisse poignante, la passion qui assombrit le roman moderne. On voulait un récit qui ne fût pas un drame trop vivement conté, obligeant à lire d’un trait, mais quelque chose d’un intérêt continu, un livre que l’on pût feuilleter sans précipitation, sans l’anxiété qui fait courir à la dernière page, qui eût mille petits dénoûments secondaires, permettant de s’arrêter ici et là, sans que la curiosité trop excitée en souffrît. Et c’est comme cela qu’on s’explique le succès de ce long, compendieux roman[c] de l’Astrée, avec ses cinq énormes volumes.

On voulait aussi qu’un livre pût être discuté, qu’il servît de thème aux conversations. Après avoir lu quelques pages, on allait en parler dans une ruelle. Et l’on discutait sur un de ces cas curieux de psychologie amoureuse que d’Urfé, continuellement, soumet à son lecteur.

Cette psychologie, qui, sans être très profonde, ne manque pas de subtilité, séduisait alors beaucoup. Et l’on raffolait de certaines petites analyses de sentiments, telles que celles-ci. La bergère Astrée pleure la perte de Céladon qui s’est allé jeter dans les eaux du tranquille Lignon, devenu pour la circonstance un torrent impétueux. Toutefois elle n’est pas fâchée qu’il lui ait donné cette preuve d’amour, et, bien femme, elle a un sourire de satisfaction au milieu de ses larmes… « Elle recevait un déplaisir extrême de la mort de Céladon, et toutefois elle n’était point sans quelque contentement au milieu de tant d’ennuis, connaissant que véritablement il ne lui avait point été infidèle. »

Astrée a fait semblant d’aimer Lycidas ; une bergère lui dit très justement : « A quoi nous servait, pour cacher ce que vraiment nous aimions, de faire croire un amour qui n’était pas… puisque vous deviez bien autant craindre que l’on crût que vous voulussiez du bien à Lycidas comme à Céladon ? — Ma sœur, ma sœur, répliqua Astrée, lui frappant de la main sur l’épaule, nous ne craignons guère qu’on pense de nous ce qui n’est pas, et au contraire le moindre soupçon de ce qui est vrai ne nous laisse aucun repos. »

On se pâmait sur ces mille menues observations du cœur humain :

« Et quoiqu’elle reconnût que vraiment c’était lui, se disputait-elle le contraire en son âme, suivant la coutume des personnes qui veulent toujours fortifier comme que ce soit leur opinion. »

Enfin on était ravi de retrouver des discussions très subtiles, des duos d’amour tels qu’on en entendait à l’hôtel de Rambouillet, tels que celui que nous transcrivons d’Alcippe et d’Amaryllis :

« Je n’eusse jamais cru avoir si peu de force que de ne pouvoir résister aux coups d’un ennemi qui me blesse sans y penser… » Elle lui répondit : « Celui qui blesse par mégarde ne doit pas avoir le nom d’ennemi. — Non pas, répondit-il, ceux qui ne s’arrêtent pas aux effets, mais aux causes seulement… Quant à moi, je trouve que celui qui offense comme que ce soit est ennemi, et c’est pourquoi je vous puis bien donner ce nom. »

Le dialogue, engagé sur ce ton-là, ne s’arrêtera plus. Mais on ne s’en impatientait pas, et l’on trouvait agréables des compliments dans le goût de celui-ci : « C’est de votre glace que procède ma chaleur, et de ma chaleur votre glace. »

A ce moment, on avait aussi la rage des petits vers : M. de Montausier lui-même, comme on l’a fait remarquer, était plus capable de faire les vers d’Oronte que de les juger dignes du cabinet. Tout honnête homme se piquait d’un peu de littérature, et après s’être fait convenablement prier, se levait pour dire, en se dandinant d’un air satisfait : « Sonnet… c’est un sonnet ! » Les petits abbés ne venaient point en visite sans rimer quelque impromptu, déclamer quelque madrigal, en s’écriant :