(Il regarde autour de lui. Le soleil s’est levé. Tout a repris un air naturel. De tant de morts il ne reste que Flambeau. Le duc est au milieu d’une grande plaine calme et souriante. Des soldats blancs défilent devant lui. Il voit son destin, l’accepte ; le bras levé pour charger s’abaisse lentement, le poing rejoint la hanche, le sabre prend la position réglementaire, et, raide comme un automate, le duc, d’une voix machinale, d’une voix qui n’est plus que celle d’un colonel autrichien :)
Halte !— Front !— A droite… alignement…
(Le commandement s’éloigne, répété par les officiers.— Et le rideau tombe pendant que l’exercice commence.)
ACTE VI
LES AILES FERMÉES
Quelque temps après. A Schœnbrunn. La chambre du duc de Reichstadt, sombre et somptueuse.
Au fond, la haute porte noire et dorée qui donne sur le petit Salon de Porcelaine. A droite, la fenêtre. A gauche, une tapisserie dans laquelle se dissimule une petite porte.
Le mobilier tel qu’il est encore aujourd’hui : fauteuils aux bois noirs et dorés, paravent, prie-Dieu, tables et consoles.
Désordre fiévreux d’une chambre de malade. Des fourrures, des livres, des fioles, des tasses, des oranges, et partout, sur tous les meubles, d’énormes bouquets de violettes.
Au premier plan, vers la gauche, un étroit lit de camp. A son chevet, au milieu d’une table basse encombrée aussi de médicaments et de fleurs, un petit bronze de Napoléon Ier.
Au lever du rideau, le duc, horriblement défait, son visage aminci penché sur les trois tours d’une cravate de batiste chiffonnée, ses cheveux blonds, qu’on ne coupe plus, retombant en mèches trop longues, est assis, tout frissonnant, sur le bord du lit. Il s’enveloppe tristement d’un grand manteau qui lui sert de robe de chambre et sous lequel il est en culotte blanche, sans veste, son corps fluet flottant dans le linge bouffant de la chemise et ses mains amaigries perdues dans les manchettes plissées.