Un sénateur, après avoir croisé ses jambes à la turque, sans doute afin de pouvoir parler plus commodément, prend la parole. Son discours dure une heure environ; mais le ton nazillard et la rapidité de prononciation de l'orateur, m'empêchent de le comprendre.

Le sénateur qui lui succède est un vieillard, dont le menton est orné d'une magnifique barbe blanche. Comme il parle avec une sage lenteur et qu'il s'interrompt de temps en temps pour lâcher une bouffée de la fumée de son tchibouk, je puis utiliser mes connaissances encore peu étendues en fait de langue tsernogorste, et je parviens à le comprendre.

Voici le résumé de ce discours.

«Le Monténégro doit écouter la parole de son ami et de son père le tzar de Russie. La religion lui fait une loi de le seconder s'il veut attaquer l'islamisme et en finir avec ces Turcs détestés. Tout Monténégrin doit être prêt à mourir pour l'orthodoxie.

«Puisque la Russie orthodoxe se lève, l'orthodoxe Monténégrin doit se lever aussi. Abandonnerons-nous la Russie sur le champ de bataille, et n'irons-nous pas préparer avec elle une grande curée de Turcs aux corbeaux?

«Insensé celui qui, au nom de l'intérêt, conseillerait d'agir ainsi, car la sainte Russie nous récompensera de l'avoir soutenue dans la bataille, et d'avoir brûlé la poudre pour elle.

«Quand le tzar orthodoxe régnera sur tous les souverains de l'Europe, comme cela doit être un jour, nous irons vers lui, et nous lui dirons, en embrassant ses genoux:

«Père, regarde du côté des montagnes tsernogorstes que baignent de tous côtés les flots de la mer Bleue. Nos bras sont fatigués, nos corps inondés de sueur; nous voudrions nous rafraîchir dans la vague profonde; mais on ne veut pas nous laisser approcher du rivage. Les habits blancs de l'Autriche sont là qui nous crient: N'avancez pas, ou nous ferons feu.

«Et le Tsernogore n'a que la pointe de ces rocs pour y essuyer son corps ruisselant, la mer Bleue lui est fermée.

«Le tzar écrira alors à l'empereur d'Autriche: