«Mon ami,
«Renvoyez vos habits blancs, et laissez la mer Bleue ouverte à mes bons Tsernogorstes, qui m'ont aidé à chasser le Turc.
«Donnez-leur Kataro la Blanche, qui appartenait à leurs ancêtres; donnez-leur tous les villages qui sont autour.
«Et nous aurons du sel en abondance, nous ne serons pas obligés de le payer aux habits blancs, et vous verrez engraisser nos bestiaux, et se gonfler le sein de nos jeunes filles.»
La profonde impression, produite par ce discours, ne se trahit pas par des applaudissements et des cris, mais par un mouvement de va-et-vient très-rapide imprimé à la tête des membres de l'assemblée.
Deux sénateurs parlent dans le même sens que le précédent.
Un quatrième orateur prend la parole. C'est le plus jeune membre du sénat. Je m'attends à des motions encore plus ardentes que celles que je viens d'entendre.
Le jeune sénateur, au contraire, conseille la prudence à ses confrères; il les engage à bien réfléchir avant d'attirer les maux de la guerre sur la tête de leurs concitoyens. Il ne dit pas que l'empereur de Russie ne soit pas un souverain très-puissant, mais peut-être n'aura-t-il pas autant de facilité qu'on le croit, à dominer tous les autres États, qui ne laisseront point disparaître la Turquie. L'orateur ajoute qu'il lui semble inutile pour le moment de se compromettre pour la Russie. On sera toujours à temps de prendre un parti. D'ailleurs les Turcs nous laissent tranquilles en ce moment, pourquoi irions-nous les attaquer? Maintenons la paix pour mener à bonne fin les utiles réformes entreprises au profit de la prospérité et de la civilisation de notre pays.
Il est très-évident que cette opinion est en grande minorité dans l'assemblée. Après ce discours, le vladika se lève, et, attendu que l'heure du deuxième repas, va bientôt sonner, il ajourne la réunion du sénat à quatre heures du soir.