La vue de l'église de Monreale ne refroidit pas mon enthousiasme. Je ne parlerai pas de l'extérieur; une seule tour, au lieu de deux, orne aujourd'hui la façade, qui se distingue surtout par de belles portes en bronze du célèbre Bonanno de Pise. Mais l'intérieur est d'une magnificence merveilleuse. Seize colonnes de granit oriental divisent le temple en trois nefs; elles s'appuient sur des bases de marbre blanc et sur des socles carrés de marbre noir; leurs chapiteaux, en marbre blanc et très-ouvragés, revêtus de mosaïques à la partie supérieure, soutiennent des arceaux disposés en ogives rentrantes. Le pavé est formé de cercles de porphyre et de serpentin, d'arabesques en mosaïque et d'encadrements en marbre blanc. Des demi-coupoles terminent les trois nefs. Il n'y a point de voûtes, et des plafonds modernes en bois ont remplacé ceux qui existaient avant l'incendie de 1811. Tout le reste de l'édifice est couvert de mosaïques à fonds d'or, offrant des représentations très-variées, la figure colossale du Christ, celles d'une multitude de saints, des figures symboliques ou allégoriques, des inscriptions, et, au-dessus des sièges du roi et de l'archevêque, le roi Guillaume II recevant la couronne des mains du Christ, et le même prince offrant à la Vierge assise le plan du temple qu'il lui consacre. Les personnages portent le costume grec, et la plupart des inscriptions sont en langue et en écriture grecques. Il est probable que la décoration intérieure est due à des artistes byzantins. L'église de Monreale possède un autel d'argent richement sculpté, et, parmi ses monuments funéraires, une urne renfermant une partie des restes de notre grand roi saint Louis.
Je sortis enchanté et les yeux éblouis de l'église de Monreale, l'un des plus beaux spécimens d'un genre de décoration dont l'éclat n'a pas été aussi étranger qu'on le croyait naguère à nos contrées septentrionales. Une fête s'y préparait pour le soir; on couvrait les murailles de tentures d'or et d'argent, on suspendait aux voûtes une multitude de petits lustres. Malgré ces séductions, il fallut partir; j'avais à m'occuper des mesures nécessaires pour continuer ma route sur les côtes et dans l'intérieur de la Sicile.
De Palerme à Trapani. — Partenico. — Alcamo. — Calatafimi. — Ruines de Ségeste.
La plupart des voyageurs prennent la mer et se font débarquer dans les villes principales du littoral, à Trapani, à Girgenti, à Syracuse, à Catane, etc. Mais alors ils ne voient point les campagnes et leurs habitants. Je préférai voyager par terre, malgré l'absence ou le mauvais état des routes, malgré les difficultés de l'alimentation et la nécessité de se faire accompagner par des mercenaires. Par l'intermédiaire du chancelier du consulat de France, je conclus avec un Sicilien, nommé Luigi Randesi, un traité qu'il signa d'une croix, et qui le constituait chef de la petite caravane organisée pour le voyage. Luigi s'engageait à m'accompagner dans ma tournée, à entretenir, pendant qu'elle durerait, trois mulets, un pour moi, un pour lui, un pour les bagages et pour le muletier chargé des bêtes; à me faire coucher dans les meilleures auberges, à me donner à déjeuner le matin, à goûter dans la journée, si je le désirais, et à dîner le soir; le tout moyennant trois piastres et huit carlins par jour (près de 20 francs).
Le 11 septembre, en me levant, je trouvai à la porte de mon hôtel le guide Luigi, le muletier et les trois mules. On chargea, outre mon bagage, les provisions de bouche, les assiettes, les gobelets, les cuillers et les fourchettes. Luigi embrassa sa femme, son enfant, et nous nous mîmes en campagne, dans la direction de Trapani. Une peau de mouton me servait de selle, et je n'avais pour diriger ma monture qu'une corde assez rude; heureusement la route de Palerme à Trapani est carrossable, chose rare en Sicile.
Nous traversâmes de nouveau Monreale. Après cette ville, le pays, devenu montueux et aride, n'offre guère que des rochers gris ou rouges, bizarrement découpés, de sombres ravins, des arbres amaigris; ces lieux désolés, presque dépourvus d'habitants, ont de plus une réputation fort peu rassurante pour les voyageurs qui tiennent à leur vie ou à leur bourse.
Aussi, quand les montagnes s'entr'ouvrirent et nous laissèrent voir le golfe de Castellamare et la belle vallée dans laquelle il est creusé, mon guide Luigi, inquiet et tremblant depuis que nous avions rencontré plusieurs escopettes à l'entrée de l'auberge d'Urbani, commença à respirer.
«Nous sommes sauvés! s'écria-t-il, et maintenant que nous avons franchi ce pas difficile, nous pouvons compter sur un heureux voyage.»
Ces terreurs, qui se renouvelèrent souvent, étaient-elles sincères et fondées? Je n'en savais rien encore; mais elles s'accordaient avec les bruits que j'avais recueillis à Palerme. En traversant le village de Borghetto, je vis des voyageurs prudents qui s'étaient fait accompagner par des gendarmes, et à Partenico, où nous nous arrêtâmes pour passer la nuit, un brave capitaine de gendarmerie, qui logeait dans le même hôtel que moi, m'engagea de la façon la plus pressante à prendre la même précaution.
Partenico ou Paternico, quoiqu'elle renferme une assez nombreuse population, est une ville de l'apparence la plus misérable, où les cochons se promènent librement à travers les rues.